Mesurer le bien-être et le progrès humain

Il est indispensable de trouver une manière plus efficace pour mesurer le bien-être et le progrès humain. En matière d'environnement, tout finit par se payer.


Barber Conable, ancien président de la Banque mondiale,
et Mostafa Tolba, ancien directeur du programme des Nations Unies sur l'environnement.

En calculant le coût du tremblement de terre de Kobé, des économistes sont arrivés à cette conclusion quelque peu surprenante: la catastrophe finira par rapporter de l'argent au Japon.

Cinq mille cinq cents personnes ont été tuées, 33000 blessées, et il y a pour plus de 110 milliards de dollars US de dégâts. Selon les calculs basés sur le produit intérieur brut (PIB), les énormes opérations de secours et de nettoyage généreront cependant assez de revenus pour que le tremblement de terre ait, en fin de compte, un «effet légèrement positif.»

Pour n'importe quel comptable, le produit réel d'une économie résulte de la différence entre ce qu'elle crée et ce qu'elle perd. Les bénéfices et les coûts.

Mais les dommages causés par l'hom-me à l'environnement, qu'il s'agisse de ma-rées noires ou de la destruction des forêts tropicales, ne sont pas considérés comme des coûts économiques et ne sont pas, par conséquent, déduits du PIB. Au contraire, ils contribuent au PIB en tant que revenus, quand il faut payer quelqu'un pour réparer les dégâts.

Parce que les coûts environnementaux ne sont pas pris en compte dans les calculs de PIB, nous pensons être bien plus riches et en bien meilleure santé que ce que nous sommes réellement.

Pour Claude Martin, Directeur général du WWF International, «cela représente un danger, à partir du moment où le PIB est utilisé par les gouvernements, les banques internationales, les organismes d'aide, les politiciens, la presse et le monde des affaires, comme une base principale aux décisions concernant l'avenir.»

L' EXEMPLE JAPONAIS

Selon la méthode conventionnelle de calcul du PIB, le Japon est l'un des pays dont la richesse par habitant est la plus élevée. Mais cela nous donne-t-il vraiment une idée objective de la richesse et du bien-être des Japonais? C'est ce que des chercheurs de l'université de Tsukuba ont cherché à savoir. Ils ont corrigé le produit national brut (PNB, une variante du PIB) en comptabilisant les coûts sociaux et environnementaux sur une période de trente ans. Jusqu'en 1980, le PNB corrigé grimpe en flèche, battant chaque année le record de «richesse».

Puis la tendance s'inverse après 1980. Le PNB japonais continue alors à grimper, mais en cinq ans, le PNB corrigé rechute en dessous du dixième de son ancienne valeur. Les Japonais ont beaucoup d'argent et cette recherche le confirme, mais leur qualité de vie diminue.

Cela ne vaut évidemment pas que pour le Japon. La pollution automobile, la lon- gueur des navettes quotidiennes, ainsi que le stress lié au travail, existent dans tous les pays industrialisés et ne sont pourtant pas considérés comme des coûts dans les calculs habituels de PIB.

LE PIB «VÉRITABLE»: UN NOUVEL INDICATEUR

Un PIB réajusté à l'environnement, un PIB «véritable», permettrait de prendre des décisions sur base de meilleures informations et encouragerait le développement durable. Comment calculer un PIB écologique? En établissant des valeurs économiques sur la perte et l'utilisation des ressources naturelles et en les déduisant du PIB tra-
ditionnel. Une possibilité attrayante serait de faire des réformes fiscales, pour réduire l'utilisation des ressources naturelles et augmenter l'emploi en abaissant les taxes sur
le travail. Obligées de payer pour les retombées négatives de leurs activités sur l'environnement, les industries et les consommateurs réfléchiraient alors deux fois avant
de s'adonner à certaines activités. De plus, l'argent récolté pourrait ainsi être investi dans la protection de l'environnement.

Un PIB réajusté à la nature engendrerait des gagnants et des perdants. Certains pays verraient leurs industries nuisibles à l'environnement tomber en faillite, pendant que les secteurs mettant l'environnement en valeur contribueraient de plus en plus à la croissance économique. Les institutions financières modifieraient alors leurs modes de financement de manière à encourager les bonnes entreprises et décourager les mauvaises.

Il n'a jamais été aussi urgent de four-nir un système d'indicateurs économiques plus exact. Au Royaume-Uni, le revenu national a augmenté de 230% entre 1950 et 1990, mais le coût de la pollution de l'eau, de l'air et de la pollution sonore est estimé à 35,4 milliards de dollars, soit 6% du produit national de cette période.

Au Brésil, la prise en compte du coût de la déforestation dans la production agricole réduit cette dernière d'un cinquième. Aux Philippines, les pertes dues à l'exploitation forestière, à l'érosion des sols et à la pêche côtière se chiffrent à 4% du PIB, un montant plus élevé que l'augmentation annuelle de la dette extérieure.
Il n'est ni soutenable, ni économiquement prudent de continuer à ignorer l'existence de ces coûts. Il faut donner à la nature une valeur aux niveaux micro- et macro-économiques pour que le PIB ait du sens.

ESTIMER LE PRIX D'UNE PLANTATION D'HÉVÉAS

Les bûcherons, par exemple, ne doivent pas forcément calculer le prix des arbres qu'ils abattent. Ils le font pour le travail, le transport, les scies et les cordes, mais pas pour les arbres. L'abattage est entièrement considéré comme une source de revenus et c'est la société dans son ensemble qui supporte le coût excédentaire.

Au Nigeria, les gérants d'une exploitation d'hévéas ont correctement fait leurs calculs avant de s'étendre dans la réserve forestière d'Okomu. Ils se sont rendu compte que le coût réel de cette extension dépasserait les bénéfices.

Au départ, l'investissement direct était estimé à seulement 450 000 dollars, pour un chiffre d'affaires attendu de 1,58 million de dollars . A priori, il semblait évident que le projet devait être réalisé.

Plus tard, les coûts excédentaires de la déforestation ont été calculés. Après avoir considéré les pertes potentielles de bois de chauffe et de matériaux de construction, de nourriture et de peaux provenant des animaux sauvages, ainsi que du tourisme et de la médecine traditionnelle, le coût total s'est avéré être de 1,64 million de dollars. Le coût réel dépassait de loin les revenus potentiels. Si le système internationalement reconnu de calcul du PIB n'est pas modifié, nous continuerons à piller les ressources naturelles de la planète et à polluer notre environnement comme si ses ressources étaient inépuisables, sans jamais enregistrer de chute du PIB.

Considérez la terre comme un compte en banque. Nous vivons d'intérêts sur ce capital. Le PIB représente les intérêts et les ressources naturelles représentent le capital. Quand les ressources sont entamées, les intérêts diminuent forcément. Mais le système actuel nous incite à dépenser du capital en prétendant que ce ne sont que des intérêts. En comparant les dépenses avec les intérêts d'un capital en train de fondre, il est clair que nous dépensons plus que ce que nous avons. Nous vivons au-dessus de nos moyens.

Le système actuel de calcul du PIB a fait son temps. Il est né en 1928, à la suite d'une conférence de la Ligue des Nations, à une époque où la production et la pollution de masse s'apprêtaient à changer la face du monde.
En plus de la comptabilité nationale conventionnelle, les Nations Unies ont introduit un système de calcul intégré de l'économie et de l'environnement (SEEA). Bien que loin d'être parfait, il pourrait mener au remplacement de l'ancien système par l'utilisation du PIB véritable.


CEUX QUI DOIVENT AGIR DÈS MAINTENANT

Le WWF met au défi les organisations internationales et les gouvernements nationaux de se convertir au PIB véritable d'ici le 31 décembre 1999.

Ils devraient immédiatement reconnaître les défauts du système actuel et s'engager à le changer. Comme le dit Tony Long, directeur du bureau européen du WWF: «C'est le même calendrier que celui du Cinquième plan d'action pour l'environnement de la Commission européenne.»

La Banque mondiale et la Commission statistique des Nations Unies doivent former et mener un groupe de travail international comprenant le Fonds monétaire international, l'OCDE et l'Union euro-péenne. Son rôle serait de développer et mettre en application un nouveau système de calcul à la fois complet et fiable.

Le groupe de travail doit mobiliser de l'aide financière, technique et institutionnelle, permettant aux bureaux de statistiques nationales d'établir de nouvelles méthodes comptables donnant une valeur aux ressources naturelles et mettant un prix sur la pollution. Les pays en développement doivent être adéquatement représentés dans ce groupe et la méthodologie, ainsi que l'application des politiques, doivent faire l'objet de débats publics, avec l'entière participation des organisations non gouverne-mentales. Le groupe doit aussi mener à la publication des indicateurs économiques nationaux ajustés. A moins d'un effort coordonné au niveau international, la «croissance» d'aujourd'hui fera la pauvreté de demain.


QUE PRÉFÉREZ-VOUS ÊTRE?

Un lève-tôt gagnant 40 000 dollars par an, mettant deux heures pour aller travailler, deux heures pour rentrer, une demi-heure pour déjeuner; un travailleur urbain obligé d'avoir recours aux crèches, qui boit trop, fume trop, stresse trop? Ou plutôt un travailleur à domicile en pantoufles, un télé-travailleur qui prend le temps de s'occuper de ses enfants mais gagne quelques milliers de dollars en moins, échappant aux coûts exorbitants des transports, aux embouteillages et leur pollution? Cela dépend de combien de temps vous voulez vivre, de combien de temps vous pouvez risquer d'épuiser toutes vos ressources.

Ces arguments valent aussi pour l'environnement. La terre a une quantité finie de ressources, dont dépendent les activités économiques futures. Le fait de ne pas comptabiliser ces ressources dans le PIB signifie que leur épuisement est caché.


LES DÉFAUTS DU SYSTÈME ACTUEL

L'actuel système de finances publiques (SFP) prend en considération les salaires, les importations, les taxes, les déficits budgétaires, les dépenses et les emprunts publics, l'usure des machines, des véhicules et des bâtiments. Mais l'environnement, facteur économique fondamental, n'y est pas compris.

Le SFP sert à contrôler le comportement des économies nationales. Il fournit une base à l'élaboration de politiques économiques et à la prise de décision. Le SFP est également utilisé au niveau international pour connaître les performances économiques par pays, tout comme un professeur mesure les performances de ses élèves. Imaginons que l'économie est une voiture. Le SFP en est le tableau de bord. Pour une conduite sûre, tous les indicateurs doivent être fiables. En l'absence d'indicateurs nous renseignant sur la quantité d'essence qu'il nous reste, ou sur une éventuelle surchauffe du moteur, nous nous sentirions en danger. La même chose vaut pour l'économie. Un PIB comportant des défauts donne de fausses informations. Pour qu'un PIB soit plus exact, l'épuisement des ressources doit être pris en compte. Ce n'est qu'à ce prix que les gouvernements pourront décider quels sont les bons chemins à suivre.


«Il ne peut y avoir de doute sur le fait que la destruction de l'environnement soit une dépense. Il est important de pouvoir montrer comment cette dépense se décompose entre différentes activités et à combien elles se montent chaque année, comme le révèle un calcul du produit national ajusté à l'environnement (PNE).»

Commission gouvernementale suédoise pour la comptabilité environnementale


LE PLAN D'ACTION 1995


  • Les gouvernements, parlements, organisations internationales, de l'UE et des fédérations d'industries s'engagent fermement à adopter le PIB «véritable»
  • Mise en place d'un groupe de travail international, coordonné par la Banque mondiale et l'UNSTAT
  • L'UE publie, sous forme expérimentale, des comptabilités nationales réajustées à la nature

JANVIER 1997

  • La Commission publie des indices de pression environnementale et des indicateurs de performance pour les principaux secteurs économiques

DÉCEMBRE 1997

  • Introduction d'un système européen de calcul intégré de l'économie et de l'environnement
  • Au moins dix pays de l'UE adoptent un SFP réajusté à la nature
  • Dix pays en développement établissent des SFP réajustés à la nature avec l'aide de la Banque mondiale et de l'UNSTAT
  • Le groupe de travail international introduit une marche à suivre pour l'élaboration d'un SFP réajusté à la nature
  • Le FMI demande à ses membres de lui soumettre des comptabilités réajustées à la nature

31 DÉCEMBRE 1999

  • Mise en oeuvre totale et globale des SFP réajustés à la nature
  • Adoption formelle d'un système européen de comptabilité intégrée

«...de nombreux concepts économiques traditionnels (par exemple le PIB, tel
qu'il est conçu traditionnellement) ne sont-ils pas en train de perdre toute
signification pour la conception des politiques du futur.»

Livre blanc de la Commission européenne sur la croissance, la compétitivité et l'emploi, 1994


Au Royaume-Uni, le coût de la pollution de l'air, de l'eau et de la pollution sonore entre 1950 et 1990 dépasse les $35,4 milliards.

L'érosion des sols au Zimbabwe a coûté $25 millions - soit 30% du PIB agricole.

En Indonésie, le PIB perd 17% quand on prend en compte les changements induits par l'exploitation des ressources provenant du pétrole, des forêts et des terres.

Entre 1970 et 1990, la diminution des réserves piscicoles, sylvicoles et agricoles ont coûté $4 milliards au Costa Rica, l'équivalent d'une année de PIB.

Haut: Chaque année, la Chine perd pour $1 milliard de forêts.
Bas: Plus de $20 milliards d'aide européenne au développement sont annuellement alloués aux régions européennes, sur base d'un PIB calculé de manière erronée

Si le PIB est réajusté en fonction des coûts dus à la diminution des ressources, la pollution et des accidents, il en résulte un revenu net par habitant quatre fois plus bas que dans les calculs traditionnels.

Publié par le WWF - Fonds Mondial pour la Nature, CH 1196 Gland, Suisse. Rédigé par Tony Snape. Illustrations de Benoît Jacques. Traduction Mediascience International (Bruxelles). Toute reproduction intégrale ou partielle de la présente publication doit faire état de son titre et indiquer que le WWF est détenteur du copyright correspondant.


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