Mail à Audrey en réponse à sa question "En quoi les partis politiques sont-ils indispensables à la démocratie?"

_____________________________________________________________________________________

Mes propos ne vont pas plaire à ton professeur mais la question, pour toi, est de savoir si tu veux des bons points et mourir idiote ou bien agir déjà pour une véritable démocratie en démontrant aux hommes politiques et aux adultes serviles qui relaient leurs discours que même la jeunesse n'est pas dupe de leurs mensonges.

L'opinion qui va suivre est loin d'être une opinion isolée. Elle est partagée par une majorité d'Européens dotés d'un quotient intellectuel simplement normal ou supérieur. Le pouvoir ne s'appuie déjà plus que sur la partie de population la plus débile et sur les intérêts complices ou la résignation des plus intelligents.

La première réponse sensée à la question "En quoi les partis politiques sont-ils indispensables à la démocratie?" est: Nous ne sommes pas dans une démocratie! et la deuxième réponse à fournir est la suivante : Non seulement les partis politiques ne sont pas indispensables à la démocratie mais ils en constituent dans les faits la négation même!

Démonstration:

Démocratie vient de deux mots grecs: "demos" qui signifie "peuple" et "cratein" qui veut dire "commander". En clair, "démocratie" signifie que le pouvoir émane du peuple.

En plus clair encore, cela signifie que toute décision à prendre au nom du pays, qu'il s'agisse de prendre position dans une affaire internationale, de promulguer des lois sur le territoire national est censée refléter la volonté d'une majorité de la population.

Cependant, pour que la population puisse exprimer sa volonté, encore faut-il qu'elle soit interrogée et qu'elle dispose pour répondre d'éléments d'information objectifs et non de propagande. Cela suppose donc soit une information neutre, soit une information pluraliste dans des conditions de stricte égalité pour chacune des propositions soumises à l'électeur.

Regardes par exemple ce qui s'est passé à propos des suites à réserver aux attentats du WTC qui constituent sans conteste l'événement international le plus important de ces dernières années.
Il est évident qu'aucun programme politique présenté aux électeurs ne pouvait prévoir cet événement et donc qu'aucun mandat n'a été donné aux différents gouvernements européens pour réagir dans un sens ou dans un autre. Il est tout aussi évident qu'aucune question n'a été posée par les élus à leurs électeurs pour définir ce que devait être la position de la France (ou de la Belgique ou de la Grande-Bretagne) à propos des représailles américaines en Afghanistan.

Tu as entendu tous les premiers ministres (Blair, Verhofstadt, Jospin) et les chefs d'Etat (Chirac) affirmer à la face du monde leur soutien total aux frappes américaines en Afghanistan.
Certes, l'opinion publique française, européenne et même mondiale a été émue par la mort violente de quelques 3000 personnes innocentes dans les attentats du 11 septembre mais au nom du respect des vies d'innocents, elle n'approuvait pas davantage les bombardements qui ont fait au moins autant sinon plus de victimes plus innocentes encore en Afghanistan.

Je dis "plus innocentes" car les Afghans n'ont jamais élu les Talibans et n'avaient donc aucune responsabilité dans la protection que ceux-ci apportaient à Bin Laden tandis que les électeurs américains ont bel et bien élu le gouvernement qui a imposé les Talibans aux Afghans. Ben Laden lui-même n'est pas un terroriste afghan mais un terroriste saoudien recruté, formé et financé au départ par les Américains.

Alors, question: nos gouvernements ont-ils pris leurs ordres de leurs électeurs ou bien directement de Washington? La réponse est très claire: notre pseudo-démocratie n'est ni plus ni moins une démocratie que celle du Pakistan où le président Mousharaf a dirigé son pays contre la volonté de son peuple pour permettre à Georges Bush d'y semer une terreur bien plus longue et cruelle que les attentats du 11 septembre.

Contre la volonté de son peuple mais peut-être pas contre son intérêt car le Pakistan a obtenu des compensations économiques, tout comme nos pays ont un intérêt économique à être du côté des Américains plutôt que contre eux, tout comme les Etats-Unis ont un intérêt économique à la construction d'un pipe-line reliant l'Ouzbekistan à la Mer Noire, tout comme Georges Bush a un intérêt économique à offrir ainsi aux pétroliers qui ont financé sa campagne électorale la récompense de leurs efforts.

Dès lors, je te le demande: d'où est venu le pouvoir qui a décidé de la mort de milliers d'innocents afghans? De la volonté des populations de tous les pays qui ont proclamé leur soutien aux Etats-Unis ou bien des intérêts de quelques très riches électeurs américains?

Retiens-bien ceci car, même si tu crois que j'ai tort, tu apprendras quand tu seras "vieille" que les services secrets américains étaient parfaitement au courant de l'organisation des attentats du 11 septembre et y ont collaboré au moins par leur inertie exactement comme on sait maintenant qu'ils étaient au courant de la préparation de l'attaque japonaise sur Pearl Harbour et qu'ils ont laissé faire pour justifier l'entrée en guerre des Etats-Unis dans la deuxième guerre mondiale. Pour vaincre le nazisme? Peut-être un peu mais pour relancer l'industrie d'armements américaine, certainement aussi.

Nous voici arrivés à un autre point de notre analyse: l'importance des médias. L'opinion publique, elle se fabrique! Tout journaliste sait bien qu'avec les mêmes images, par exemple celles de manifestants lançant des pierres sur des policiers et de policiers matraquant des manifestants, l'opinion publique sera du côté de la police si les images sont présentées dans l'ordre que je viens d'indiquer et du côté des manifestants si elles sont présentées dans l'ordre inverse!

Le métier de journaliste est assez difficile parce qu'il faut bien choisir un ordre alors qu'on ne sait pas toujours et même pas souvent qui a commencé. Mais surtout il y a les pressions de ceux qui financent le média. J'étais journaliste dans un quotidien dont le courrier des lecteurs était massivement contre l'intervention de mon pays lors de la guerre du Golfe. Du jour où l'intervention a été décidée, le courrier des lecteurs n'a plus été publié et les journalistes qui conservaient le souci de rapporter les informations de source irakienne ont été dégommés.

Il y a enfin l'insidieuse demande du lecteur ou du téléspectateur lui-même. Les images des avions s'encastrant dans les tours du WTC ont été montrées des milliers de fois sur un laps de temps très court. C'est évidemment très spectaculaire et très rare mais ça n'a fait que trois mille mort. Le même jour, 35.587 personnes sont mortes de faim et il meurt chaque jour en moyenne 25.000 enfants dans un monde qui se prétend civilisé, qui dispose d'assez d'argent, d'assez de ressources naturelles, d'assez de moyens technologiques et logistiques et d'assez de bras inoccupés pour résoudre définitivement cette tragédie mais rien n'est fait parce que cela ne serait pas rentable! Et ceci alors que le monde est régenté par des soi-disant démocraties!

Bien sûr, les images d'enfants qui meurent de faim sont affreusement banales, beaucoup moins spectaculaires mais elles constituent bien plus la réalité de notre humanité que les attentats du WTC. Cela, les hommes politiques le savent mais ils connaissent aussi l'impact sur les électeurs des images spectaculaires et, dans mon pays, ils ont décrété trois minutes de silence en l'honneur des victimes du WTC, sentiment qui serait très digne et que j'applaudirais si les mêmes dirigeants faisaient respecter un quart de silence chaque jour en hommage aux personnes qui meurent de faim tous les jours.

La mort par la faim est la plus atroce qu'on puisse imaginer car elle est très, très longue. Avant de mourir, les organes digestifs s'atrophient, puis les autres organes sont affaiblis à leur tour, la personne affamée souffre du matin au soir et du soir au matin, elles perdent la vue, puis l'usage de leurs membres. Elles se vident littéralement de l'intérieur jusqu'à ne plus devenir qu'une peau sur un squelette.

Crois-tu qu'il y a une majorité de Belges, de Français, d'Anglais, d'Allemands, d'Espagnols ou même d'Américains pour désirer cela? Crois-tu qu'il serait plus difficile de mettre fin à cette tragédie que d'imposer sa loi militairement au monde entier?
Comment se fait-il, si nous sommes en démocratie, que le problème ne soit pas réglé alors qu'il suffirait de modifications du système économique pour rendre sa résolution rentable?

Parce qu'en fait, nous sommes dans une particratie. Théoriquement, la loi prévoit que tout le monde peut former un parti et se présenter aux élections mais les temps de parole sur les médias sont disproportionnés en faveur de ceux qui avaient déjà le plus d'élus.
L'intérêt d'un parti n'est pas de trouver des solutions aux problèmes de la nation, ni même de ses électeurs mais de se maintenir au pouvoir.

As-tu déjà songé à ce qu'il adviendrait des partis de gauche si la pauvreté disparaissait complètement? Où trouveraient-ils leurs électeurs? Regardes par exemple la définition de "socialisme" dans ton dictionnaire et demandes-toi si c'est bien encore ce discours que tiennent les élus de ce parti?

Il y a donc, dans tous les pays du monde dit démocratique, une entente entre deux ou trois grands partis qui s'entendent parfaitement sur une majorité de choses et ne diffèrent que sur des nuances pour rester seuls en lice au moment adéquat. Les partis ne sont plus élus sur un programme mais sur "l'image" de leurs candidats et celle-ci n'est pas une image vraie mais une image fabriquée par des spécialistes en communication (des agences de pub, quoi!) tandis que leur campagne est financée par des groupes d'intérêts à qui il faut bien renvoyer l'ascenseur.
Dès lors, si, sur le principe, la "démocratie représentative" est censée donner la parole à la population, dans la pratique, il en va tout autrement, les partis politiques qui défendraient des principes véritablement démocratiques (même budgets électoraux, temps et heures d'antenne répartis équitablement, mode de calcul des votes résultant d'une arithmétique simple et juste, élections au suffrage universeil en leur sein) signeraient leur propre affaiblissement.
La technologie d'aujourd'hui permettrait de donner véritablement le pouvoir à la population. Il suffirait d'interdire toute campagne électorale, toute interview médiatique en période électorale, d'offrir à chaque candidat un site internet de longueur et de canevas identiques sur lequel, sujet par sujet, il indique son programme et les moyens qu'il compte mettre en oeuvre pour le réaliser ainsi que son ordre de priorité, de mettre gratuitement Internet à la disposition de tout le monde et de distribuer une carte d'électeur à toute personne ayant visité les différents sites pour que soient élus des gens qui répondent effectivement aux préoccupations des électeurs. Un raffinement serait de permettre à tout citoyen de poser des questions qui seraient retransmises sur le site de tous les candidats avec les réponses de chacun d'eux.

Cela ne suffirait pas encore à assurer un véritable fonctionnement démocratique entre deux élections. Il faudrait pour cela que l'élu puisse questionner ses électeurs sur son site dès que se pose un problème non prévu dans son programme, que l'électeur puisse en permanence le soutenir ou le désavouer librement par un vote direct sur le même site internet et, qu'en cas de désaveu massif, l'élu en question soit immédiatement privé de son mandat.

A t-on besoin de partis pour cela? Evidemment, non! Ce qui t'importe quand tu votes pour des idées, c'est de savoir que l'homme ou la femme que tu élis pense la même chose que toi sur les points qui t'importent le plus. Ce n'est pas de savoir s'il est soutenu par un syndicat, un lobby ou un parti qui, le cas échéant risque de faire pression pour qu'il vote ou agisse autrement que prévu. Dès lors, je pense avoir démontré que les partis politiques font écran à la démocratie au sens originel de ce mot.

Tu es née, ma chère Audrey, dans une société totalement gouvernée par les intérêts financiers, des intérêts qui provoquent chaque année la mort de millions de personnes et qui ose en plus prétendre qu'elle assassine ces millions de personnes en ton nom parce que tu jugerais que le système économique dans lequel nous vivons est le moins mauvais des deux seuls qui ont été essayés.

Mais tes élus te cachent d'autres systèmes envisageables. comme celui que tu trouveras dans le lien ci-dessous. Ils ne veulent même pas en entendre parler car cela pourrait déplaire à leurs baîlleurs de fonds ou à leur grand allié Georges Bush (un président élu avec moins de voix que son adversaire) qui, pourtant, se fiche de leur opinion comme un poisson d'un bretzel. (embargo sur l'Irak qui a causé la mort de 500.000 enfants, protocole de Kyoto, mines antipersonnelles, droits des enfants, peine de mort, bouclier anti-atomique, etc...etc...etc...)

Certains pays sont soumis à une dictature (les Etats-Unis et même nos gouvernements en ont soutenu plusieurs) mais le monde entier vit sous la dictature de l'argent et, au nom de ces derniers, les pires atrocités sont commises ou tolérées.

J'ai 53 ans et je suis honteux du monde que j'ai laissé faire pour ne pas avoir pu le combattre avec efficacité. Je m'associe totalement à la lettre ouverte à la jeunesse écrite par ma co-listière et co-fondatrice de YHAD, Marie Martin-Pécheux que je t'envoie en document attaché (1) et j'espère de tout coeur que, parvenue à notre âge, tu n'auras pas à faire le même constat d'impuissance.

Ta résistance commence maintenant. Le sujet de ta dissertation t'y invite. J'espère que son intitulé n'est qu'une provocation mais dans le cas contraire, je te souhaite de trouver les mots qui interpelleront ton professeur sur sa responsabilité à l'égard de la souffrance d'un monde dont 10% de la population contrôlent 80% des richesses. Demandes-lui donc si cette répartition est "démocratique" et si c'est le résultat normal d'un monde régi par des "démocraties". Demandes-lui aussi quelle responsabilité il assume dans cette faillite collective et s'il n'a pas le sentiment d'avoir été , quelquefois, le relais d'un système assassin?

Bonne chance, Audrey, et courage si tu oses t'y attaquer!

Jean-Marc Flament

(1) Ce texte est accessible par la page "articles" (article N° 46)