APPEL AUX ORIGINAIRES D’OUTRE-MER

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En finir avec une “ certaine histoire ” et refonder l’avenir.

Depuis les attentats terroristes aux USA, tous les pays occidentaux (dont la France) ont découvert à la fois combien ils étaient vulnérables, et combien le “monde réel” était différent de l’idée qu’ils s’en faisaient. Nous désapprouvons totalement la violence terroriste, mais en diabolisant à outrance, on s’est absout d’office de tout regard critique introspectif, non pas pour excuser l’inexcusable mais pour tenter de cerner le fossé d’incompréhension manifeste…

une vision orientée de l’histoire

C’est un réflexe naturel de tout pays de se contempler sous sa meilleure image, ce qu’il fait dans l’écriture de son histoire, celle qu’il enseigne à ses enfants et futurs citoyens. (voir le texte ci-joint)

une vision renforcée par les medias populaires

Le paysage audiovisuel relaye pleinement cette vision autiste de l’histoire, notamment pour des raisons d’audience, incitant à séduire le téléspectateur plus qu’à le déranger dans son confort moral. S’agissant du principal media d’information populaire, il en résulte un décalage croissant des peuples entre leurs visions respectives du monde.

un décalage et un fossé croissants

A cette différence dans l’approche intellectuelle de l’histoire, des ex-pays colonisateurs aux anciennes colonies, s’ajoutent les divergences en terme de sensibilité, voire d’émotivité. D’autant que le système économique actuel semble avoir prolongé l’ancien mode de vie colonial (voir exemples dans le texte ci-joint).

Cet antagonisme croissant, même s’il ne peut légitimer des actes terroristes, nourrit un sentiment d’incompréhension au sein de nombreux peuples, un sentiment pouvant se transformer en hostilité et en haine.

de l’humanisme à un ré-examen critique des outils légués par l’histoire

Cette vision occidentale de l’histoire nous a légué un héritage de valeurs et d’outils qui nous semblent familiers de par leur durée, mais qu’il nous faut ré-examiner sous un angle critique humaniste, valeur dont l’Occident se réclame volontiers. (voir texte ci-joint).

légal mais… ni légitime ni équitable !

Le texte ci-joint tente d’extirper un fait sous-jacent qu’il faudra accepter et auquel il faudra bien répondre : les anciens pays colonisateurs ont érigé en règles légales des principes de fonctionnement allant essentiellement dans leur avantage. Un propos inhabituel dans le politiquement correct, mais vont dans ce sens toutes les études officielles sur la répartition des richesses et inégalités dans le monde, ainsi que les effets décriés de la forme de mondialisation actuelle.

écouter l’autre, refonder l’avenir

On ne peut fonder l’avenir dans le mépris du ressenti de l’autre. C’est un signe de maturité pour un peuple, pour des peuples, d’accepter la vérité telle qu’elle a été vécue pour tenter de rétablir la communication dans le respect. Sans doute n’aurons-nous pas d’autre choix que de devoir la vérité aux jeunes générations afin qu’elles puissent construire une humanité digne de ce nom.

Chers amis, en tant qu’originaires des anciennes colonies de la France d’Outre-Mer, nous avons vécu ce décalage d’une certaine vision de l’histoire, son ambiguïté et sa part d’ombre. Alors n’est-ce pas à nous qu’il appartient de souligner l’impérieuse nécessité d’en sortir et d’y sensibiliser les plus hautes autorités de l’Etat ? Oui, ce serait un tournant historique à la hauteur des enjeux et perspectives de ce nouveau siècle.

Paris, le 16 octobre 2001

Albert Ramassamy, ancien sénateur de la Réunion             Dominique Ramassamy, écrivain

 La fin d’une certaine histoire et refonder l’avenir.

 

Depuis la violence inouïe des attentats terroristes du 11 septembre aux USA, les pays occidentaux ont découvert à la fois combien ils étaient vulnérables, et combien le “monde réel” était différent de l’idée qu’ils s’en faisaient. Par médias interposés on a aussitôt opposé barbarie moyen-âgeuse et civilisation humaniste de l’Occident. Il va sans dire que nous désapprouvons totalement la violence terroriste, mais en diabolisant à outrance (jusqu’à parler d’un combat du Bien contre le Mal !) on s’est ainsi absout d’office de tout regard critique introspectif, non pas pour excuser l’inexcusable mais pour tenter de cerner le fossé d’incompréhension manifeste…

C’est un réflexe naturel de tout pays de se contempler sous sa meilleure image, ce qu’il fait dans l’écriture de son histoire, celle qu’il enseigne à ses enfants et futurs citoyens. Par exemple ? Vu d’Europe, l’arrivée des conquistadors sur le continent américain relève surtout d’un épisode de gloire conquérante et intrépide, on ne la voit jamais sous l’angle du génocide amérindien (25 millions de morts directs ou indirects), de la déculturation par mépris, de l’application inexorable de la loi du plus fort. Pourtant les richesses pillées de ces pays (à destination de l’Europe) ont peut-être un lien avec la misère économique et sociale constante dans ces pays, malgré 50 ans de FMI et autres “aides”. Le commerce transatlantique des esclaves a longtemps pâti de la loi du silence, jusqu’à il y a quelques années. Il est marginal d’évoquer tout lien entre l’extrême pauvreté de l’Afrique Noire d’aujourd’hui et la déportation d’environ 50 millions de ses habitants durant trois siècles, des habitants hommes, femmes, enfants, qui auraient apporté naturellement leur vitalité et leurs bras à leurs terres africaines natales, comme ce fut le cas en Europe ou ailleurs.

En France c’est la commémoration de 1998 (150 ans d’Abolition) qui a restauré la mémoire -ô combien difficilement- au point que les manuels scolaires d’histoire vont enfin être plus explicites et que le Parlement vient tout juste de reconnaître qu’il s’agissait d’un crime contre l’humanité… En Amérique, c’est la commémoration de 1992 voulant célébrer la “découverte” de Christophe Colomb qui a illustré la divergence avec les autochtones américains, estimant que de leur point de vue il n’y avait pas de quoi se réjouir… Mais l’Occident écrit l’histoire et fête ce qu’il décide, comme le passage de “ l’an 2000 ”.

Les 19ème et 20ème siècles sont essentiellement présentés comme une colonisation généreuse apportant le progrès technique et sanitaire, et aussi politique (démocratie, république), plutôt que d’être vus sous l’angle d’une mise en coupe réglée des colonies (monoculture, exploitation des richesse minières, pouvoir aux mains de dictateurs-potiche au service des intérêts occidentaux), le tout s’accompagnant de l’éternelle loi du plus fort, sans états d’âme, du type mitrailleuse lourde contre arcs et sagaies. Ainsi en 1947, les colons ayant voulu instituer le travail forcé pour certaines ethnies de Madagascar, celles-ci en vinrent à se révolter. L’armée coloniale française ouvrit courageusement le feu, et l’on évalue à au moins 80 000 morts le nombre de victimes malgaches. A cette époque, il n’y avait pas de reporters équipés de caméras pour la télévision… En 1997, seule la chaîne ARTE a commémoré l’événement et proposé un reportage. De même, il faut regarder ARTE pour voir à des heures dites de grande écoute des documentaires présentant l’histoire sous son jour cru, sous son vrai jour (par exemple “ peuples ” à l’occasion de la fin du 20ème siècle, qui retrace la politique coloniale française en Syrie, dont le cynisme explique la main de fer d’un Assad).

Dans le reste du paysage audiovisuel français, ces sujets sont généralement absents, car peu attrayants pour le téléspectateur, qu’il faut séduire toujours séduire, ne serait ce que pour l’audimat. Si bien que les fictions, de bonne qualité, contribuent à la construction d’une bulle virtuelle pour les pays occidentaux. On y verra sans cesse des épisodes qui ont eu lieu lors de la guerre contre les nazis, où les français sont alors dans le beau rôle. Voilà qui flatte avant d’aller se coucher, et invite à revenir au prochain épisode (comme “la bicyclette bleue”). A quand la même chose dans le rôle inverse comme le fut la réalité en pays colonisés ?…

Pour l’instant ce sont encore des thèmes tabous, sous prétexte d’honneur de l’armée, d’honneur de la patrie, de compensation avec l’œuvre civilisatrice, et autres fleurons. Ce n’est que depuis l’an 2000 que l’on peut officiellement parler de “ guerre d’Algérie ”, et que l’on aborde la question de la torture au sein de l’armée française…

S’agissant de la domination des USA, on a coutume d’évoquer la puissance due à son économie libérale. Il est donc politiquement incorrect de chercher des éléments d’explication sous l’angle de l’écrivain romancier Bernardin de Saint-Pierre, disant dès le 19ème siècle que l’on y avait éliminé un peuple (les amérindiens) et déporté un autre en esclavage, pour la valorisation des terres... Ne serait-ce pas un postulat de base des conditions de la réussite économique des USA ? Le sujet est “interdit”, de toute façon. Il faut souligner ici que la plupart des médias (de par le monde) appartiennent à des groupes privés et que le contrôle de l’information dérangeante en découle subtilement. En prenant  un certain recul d’observation, on constate que les pièces de ce gigantesque puzzle s’agencent très bien…

Si la colonisation politique et militaire relève des siècles précédents, il reste la version économique qui n’est pas plus acceptable : enfants-esclaves dans les usines fabriquant des produits pour les pays riches, délocalisations sans scrupules des multinationales, moins-disants en protection sociale. Et il suffit de remonter la chaîne des responsabilités (comme dans l’émission de Daniel Mermet sur France-Inter “ Là-bas, si j’y suis ”) pour localiser leur source dans la finance et sa loi du profit, c’est-à-dire essentiellement en pays riches (Bourses de Londres, de New-York). Quel peut-être le sentiment de ces descendants de Noirs africains, morts pour la France ou anciens combattants spoliés de toute pension (souvent pour cause d’indépendance, donc double sanction) ? L’Occident vit dans sa bulle : il fait du bien et aide tous ces pays pauvres, faut-il qu’ils soient bien ingrats pour…

Autre exemple. Les monnaies d’occident sont bien plus intéressantes que les monnaies des anciens pays colonisés, on le sait, avec des conséquences fort disparates, allant du mouvement des populations Sud-Nord, au tourisme sexuel, en passant par la fuite des cerveaux au détriment des pays défavorisés. L’origine du taux de change date de la colonisation, et les règles de conversion (type PIB et compagnie) ont été fixés par… les pays riches. Ce débat n’est pas à l’ordre du jour, même si le slogan “ à travail égal, salaire égal ” semble aller de soi.

Le cycle commercial consistant à acheter les matières premières aux pays en voie de développement (souvent avec des spéculations boursières effectuées en pays riches qui effondrent les cours très à propos !) puis à leur revendre les produits transformés au prix fort, non seulement à cause de la valeur ajoutée mais aussi à cause du jeu des monnaies, ne peut qu’aggraver structurellement le déficit des pays pauvres. Voilà qui est sans issue pour leur indépendance financière, sauf à revoir les échanges selon une logique nouvelle, peut-être de type commerce équitable.

Evidemment les exemples abondent, mais l’intérêt de cette énumération partielle est d’extirper un fait sous-jacent qu’il faudra accepter et auquel il faudra bien répondre : les anciens pays colonisateurs ont érigé en règles légales des principes de fonctionnement allant essentiellement dans leur avantage. Nous le savons, légal ne signifie pas légitime et encore moins équitable, mais résulte plutôt de la loi du plus fort, ainsi que du conditionnement de l’histoire. Un propos inhabituel dans le politiquement correct, mais vont dans ce sens toutes les études officielles sur la répartition des richesses et inégalités dans le monde, ainsi que les effets décriés de la forme de mondialisation actuelle. (Une piste que commence à reconnaître le président de la Banque Mondiale en cherchant à combattre la pauvreté au-delà du terrorisme, cf Le Monde du 09/10/2001)

En conclusion, se forger une histoire agréable est un réflexe qui se comprend, mais cette berceuse factice ne peut changer la réalité telle qu’elle a été vécue en d’autres pays. Alors, d’avoir appliqué un si joli papier peint sur des murs lézardés, moisis, vermoulus, rend désemparé, déstabilisé, éperdu, lorsque l’impensable fait irruption, d’où ce réflexe dans la fuite: je diabolise, donc je m’absous aussitôt, en toute bonne conscience.

Encore une fois il ne s’agit pas d’excuser mais de chercher à identifier et neutraliser les ressentiments issus du passé, pour éviter qu’ils ne dégénèrent en une violence toujours plus dramatique. La multitude de “ pardons ” émanant aussi bien de pouvoirs religieux que gouvernementaux, depuis quelques années en Occident, ne souligne-t-elle pas clairement que la présentation de l’histoire officielle élaguait volontairement ses passages les plus obscurs et sanglants ? On ne peut fonder l’avenir dans le mépris du ressenti de l’autre. C’est un signe de maturité pour un peuple, pour des peuples, d’accepter la vérité telle qu’elle a été vécue pour tenter de rétablir la communication dans le respect. Sans doute n’aurons-nous pas d’autre choix que de devoir la vérité aux jeunes générations afin qu’elles puissent construire une humanité digne de ce nom.

Paris, 16 octobre 2001

Albert Ramassamy, ancien sénateur de la Réunion             Dominique Ramassamy, écrivain