Que faut-il dire aux Hommes?

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Laissé à votre réflexion, de larges extraits d'un trés beau texte de Jean Staune écrit en 1996. Bien sûr, Staune ne cache pas ses opinions chrétiennes, mais le message est avant tout "humaniste".

Jean Staune est Secrétaire Général de l'Université Interdisciplinaire de Paris.

Que faut-il dire aux Hommes...

Nous venons de fêter le cinquantième anniversaire de la disparition de Saint-Exupéry ; l'une de ses dernières lettres était intitulée "Que faut-il dire aux hommes ?" et c'est d'elle que nous partirons pour voir comment, un demi-siècle après, cette interrogation peut être développée.

Pour Saint-Exupéry, la question clé était celle des fondements. Dans un monde où l'on sait de mieux en mieux "comment" faire les choses, on sait de moins en moins "pourquoi" les faire. La perte de la dimension spirituelle de l'existence humaine, la réduction de celle-ci aux seuls problèmes de production et de consommation, la réduction du monde à sa seule dimension matérielle et technique -- celle des choses au détriment de la prise en compte des liens entre les choses -- ouvrent selon lui un gouffre qui engloutira notre civilisation et avec elle toute forme d'humanisme... À moins que ce mouvement puisse être inversé.

"Aujourd'hui je suis profondément triste. Je suis triste pour ma génération qui est vide de toute substance humaine. Qui, n'ayant connu que les bars, les mathématiques et les Bugatti, comme forme de vie spirituelle, se trouve aujourd'hui plongée dans une action strictement grégaire qui n'a plus aucune couleur (...). Tout lyrisme sonne ridicule et les hommes refusent d'être réveillés à une vie spirituelle quelconque. L'homme-robot, l'homme termite, l'homme oscillant du travail à la chaîne à la belote, l'homme châtré de tout son pouvoir créateur, et qui ne sait même plus du fond de son village, créer une danse ni une chanson, l'homme que l'on alimente en culture de confection, en culture standard comme on alimente les bœufs en foin, c'est cela l'homme d'aujourd'hui (...). C'est le mot terrible de cette histoire juive : "Tu vas donc là-bas ? Comme tu seras loin! -- Loin d'où ?"

Dans cette époque de divorce, on divorce avec la même facilité d'avec les choses. Les frigidaires sont interchangeables. Et la maison aussi n'est qu'un assemblage. Et la femme. Et la religion. Et le parti. On ne peut même plus être infidèle : à quoi serait-on infidèle? Loin d'où et infidèle à quoi ? Désert de l'homme ...

Il n'y a qu'un problème, un seul de par le monde : rendre aux hommes une signification spirituelle, des inquiétudes spirituelles, faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. On ne peut vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés, voyez-vous ! On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour. Rien qu'à entendre un chant villageois du quinzième siècle on mesure la pente descendue.

Il n'y a qu'un problème, un seul : redécouvrir qu'il est une vie de l'esprit plus haute encore que la vie de l'intelligence. Et la vie de l'esprit commence là où un être "un" est conçu au-dessus des matériaux qui le composent."

On ne peut qu'être frappé par l'actualité de ces lignes écrites il y a un demi-siècle. Le temps qui s'est écoulé depuis ne les a pas démenties et, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elles font partie des choses qu'il faut dire aux hommes aujourd'hui. Mais il faut aussi leur dire que certains faits nous donnent un espoir de pouvoir résoudre le problème majeur identifié par Saint-Exupéry (c'est parce que ces faits, donc cet espoir, n'existaient pas à son époque, qu'il fut si pessimiste dans ses derniers écrits : "J'ai l'impression de marcher vers les temps les plus noirs du monde").

Comment retrouver de façon non illusoire, la conscience d'être reliés ensemble à quelque chose qui nous dépasse, qui ait un sens et qui en donne un à notre vie ?

Pourquoi est-ce si important ? Parce que "la civilisation est un bien invisible puisqu'elle porte non sur les choses, mais sur les liens invisibles qui les lient l'une à l'autre, ainsi et pas autrement." Des notions comme la liberté, l'égalité, la fraternité ne peuvent avoir de sens que dans un tel cadre, dans le cadre actuel elles se dessèchent et se vident de leur substance. C'est pour cela que l'essence même de notre civilisation est menacée (et avec elle toute forme d'humanisme) si nous ne résolvons pas ce problème.

(...)

L'outil essentiel pour résoudre ce problème sera le développement d'une conception non-réductionniste de l'homme et du monde : "L'homme de ma civilisation ne se définit pas à partir des hommes. Ce sont les hommes qui se définissent par lui, il est en lui comme en tout être, quelque chose que n'expliquent pas les matériaux qui le composent". L'objectif étant de "redécouvrir qu'il existe une vie de l'esprit", la conception non-réductionniste selon laquelle "le tout est plus que la somme des parties" est donc primordiale, puisque la vie de l'esprit commence comme nous l'avons vu "là où un être un est conçu au-dessus des matériaux qui le composent".

Nous devons donc retrouver des liens pouvant nous unir aux autres, à la nature, à l'univers et même à nos activités de consommation et de production de notre vie de tous les jours, liens susceptibles de construire une civilisation qui sauvegardera l'humanisme auquel nous aspirons.

Avant de voir quels sont les faits qui nous apportent quelques espoirs d'aller dans cette direction, il convient de faire deux remarques importantes.

Nous ne parlerons guère du travail de tous ceux qui, auprès des exclus en Occident et des populations défavorisées dans le tiers-monde tentent de soulager les "laissés pour compte du progrès". Ce travail est à l'évidence admirable et nécessaire. Quand il y a un incendie quelque part, rien n'est plus important qu'un camion de pompiers. Mais la multiplication des camions de pompiers n'a jamais empêché le déclenchement des incendies, qui est lié, lui, au comportement des hommes et à l'état d'entretien des forêts. Transposé aux problèmes actuels de la planète, cela signifie que ces actions admirables que nous devons bien sûr soutenir et encourager, sont des réponses aux conséquences du problème et non à ses causes, causes dont on n'aura d'autant moins tendance à parler que l'une des conséquences du problème est justement de privilégier l'action sur la réflexion. Voilà pourquoi, en compensation, notre démarche tournera autour de ces causes généralement occultées.

On pourrait faire à cette démarche une deuxième critique : celle de rechercher des remèdes qui ne concernent que le monde occidental. On dit que "le poisson pourrit par la tête". Or aujourd'hui c'est la vision du monde de l'Occident qui constitue la "tête". Le libéralisme économique n'est porteur d'aucune valeur, d'aucune raison de vivre, mais le mode de vie qui en découle triomphe de tous les autres. Aucun ne semble pouvoir résister; en moins de vingt ans parfois, des modes de vie multimillénaires entrent en déliquescence au contact du nôtre.

Le cas des Inuits du Nord canadien est exemplaire. Civilisation de pêcheurs et de chasseurs qui vivaient en autarcie, ils ont peu à peu adopté des outils occidentaux. Il est tellement plus facile de circuler en scooter des neiges qu'avec des chiens de traîneaux. Mais se servir d'un scooter nécessite de l'essence, des pièces de rechange, bref l'entrée dans la civilisation marchande. Ils y sont rentrés et ne pouvant s'y adapter, ont été broyés. Aujourd'hui ces populations, incapables de retrouver leurs modes de vie ancestraux, sont devenues des assistés permanents, les adultes sombrant dans l'alcoolisme, les jeunes sniffant de la colle... Dans certains villages un tiers de la population s'est suicidé ou a tenté de le faire.

Ce phénomène étant général il est clair que la guérison peut venir de là d'où est venu le mal, c'est-à-dire, d'une modification des valeurs de l'Occident lui-même, et que cette modification ne peut pas se faire de l'extérieur par l'adoption de tels ou tels concepts, comportements, modes de vie provenant d'une autre civilisation. L'Occident doit résoudre le problème fondamental, celui du sens et des "liens", à partir de sa propre tradition, de ses propres qualités, et comme il a "débordé" sur le reste du Monde, une telle révolution ne peut qu'être bénéfique pour toute la planète. Voilà pourquoi notre démarche est centrée sur lui.

Quels sont donc les faits que nous devons communiquer aux hommes d'aujourd'hui et qui sont à même de générer un espoir ? Ils sont à la fois du domaine scientifique, du domaine métaphysique et du domaine économique.

IL EST POSSIBLE DE VOIR LE MONDE AUTREMENT

De l'infiniment grand à l'infiniment petit, de l'étude de la vie à celle de la conscience, une nouvelle vision du monde est en train d'émerger. Elle nous permet de retrouver une profondeur du réel que la vision scientiste, mécaniste et déterministe qui domina les siècles précédents, avait occultée, voire niée. Cette vision que l'on peut aujourd'hui qualifier de "classique" nous affirmait: "Circulez, il n'y a rien (d'autre) à voir." Rien à voir derrière la matière, juste des molécules, rien à voir derrière la conscience, juste des neurones, rien à voir derrière l'évolution, juste des mutations et la sélection naturelle.

Mais la physique quantique nous montre qu'un lien intangible peut exister entre deux particules quelle que soit la distance qui les sépare; un lien qui se joue des notions de temps, d'espace et d'énergie. (Voir à ce sujet "À la recherche du réel" par Bernard d'Espagnat, aux Éditions Press Pocket, quatrième chapitre, et "Le Cantique des quantiques" par Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod, aux Éditions Le Livre de Poche).

Ce n'est qu'un des points parmi d'autres qui nous amène à dire qu'il est possible de voir émerger au coeur même d'un des domaines les plus techniques de la science, la notion d'un autre niveau de réalité, d'un réel qui existerait bel et bien mais qui resterait voilé pour nous qui sommes dans l'espace et dans le temps. Bernard d'Espagnat est l'un de ceux qui ont le mieux résumé toute la portée de cette découverte : "Un des enseignements des sciences modernes dites par tradition de la matière est celui-ci : la chose -- s'il en est une -- qui se conserve n'est pas le concret mais l'abstrait; non pas ce qui est proche des sens mais au contraire le nombre pur dans toute son abstraction mathématique, telle que nous la révèle la physique théorique. En d'autres termes, par rapport à nos sens et à nos concepts familiers (qui en résument les possibilités), le réel, indéniablement, est lointain. Et cette découverte (fort importante), une des manières les plus pertinentes de l'évoquer est, selon moi, de reconnaître que le mot matière est mauvais et de réintroduire le beau mot d' être.

Rien ne semblait plus absolu, plus objectif que l'espace et le temps. Espace et temps dans lesquels l'homme s'était perdu, noyé de façon extraordinaire : non seulement nous n'étions pas au centre du monde, non seulement le Soleil lui-même n'était qu'une étoile de banlieue, située aux deux-tiers d'un bras spiral de la galaxie, mais notre galaxie elle-même n'était qu'une galaxie ordinaire perdue parmi des milliards d'autres. On pouvait alors, comme Albert Camus, céder au pessimisme d'un désenchantement du monde : "Dans un univers privé d'illusions et de lumière l'homme se sent un étranger, son exil est sans remède car il est privé du souvenir d'un foyer perdu ou de l'espoir d'une terre promise".

Mais nous savons désormais que le temps et l'espace ne sont pas des absolus, qu'ils sont relatifs et donc qu'il est possible d'imaginer, comme l'implique la théorie du big bang, qu'ils n'ont pas toujours existé, ce qui amène à penser qu'un monde sans temps ni espace peut avoir un sens ! Bien plus, nous savons, depuis une quinzaine d'années, que l'univers où nous vivons est très particulier : parmi tous les univers possibles c'est le seul où la vie puisse se développer. Certains ne veulent voir dans ce fait qu'une simple tautologie : si nous sommes là, c'est que l'Univers doit être fait de telle façon que nous puissions y apparaître. Mais si tout semble être comme si l'univers avait été réglé pour que nous y apparaissions, il est difficile de refuser un statut scientifique à l'hypothèse qu'il a réellement été réglé pour que la vie puisse y apparaître ! Ainsi "la question de la création, exclue avec dédain par Laplace et ses successeurs, retrouve une place dans le champ de la science au moment où l'on s'y attendait le moins", comme le dit l'astrophysicien Trinh Xuan Thuan. Le principe anthropique en établissant un lien entre les fondements de notre univers et notre existence, constitue donc une étonnante défaite du fantôme de Copernic et de tous ceux qui désiraient donner un statut scientifique évident à l'idée que l'homme n'est qu'un épiphénomène dans l'univers. Ce qui rejoint les intuitions de certains poètes, tel Paul Claudel : "Ce que peindront mes odes, c'est la joie d'un homme que le silence éternel des espaces infinis n'effraie plus, mais qui s'y promène avec une confiance familière. Nous n'habitons pas un coin perdu d'un désert farouche et impraticable. Tout dans le monde nous est fraternel et familier".

Le darwinisme ne nous a pas apporté l'idée d'évolution, qui se trouvait déjà chez Lamarck, mais l'idée que cette évolution est explicable entièrement par le hasard et la sélection naturelle. Cela implique que toute la créativité de la nature est le fruit de la "lutte pour la vie". Si c'est vrai il faut l'admettre, mais cela a des conséquences redoutables. Darwin disait déjà que les peuples les plus évolués élimineraient en quelques siècles les moins évolués de la surface de la Terre, et trouvait cela normal. Cela implique aussi que la notion d'espèce ne repose sur aucune réalité. La vie est un long fleuve tranquille et si nous vivions des millions d'années nous verrions qu'il n'y a ni chat ni chien, mais une lente et permanente transformation des êtres vivants.

Mais les deux principes clés du darwinisme (évolution graduelle et absence de toute signification, de toute directivité dans l'évolution) sont sérieusement contestés. S'il existe des cas de gradualisme, les découvertes paléontologiques montrent que la structure des fossiles déjà trouvés (et non les chaînons manquants, comme on le dit parfois) est incompatible avec une généralisation du gradualisme. En effet, on trouve plus de fossiles pour couvrir de petites transitions évolutives que pour les grandes, à l'inverse de ce qu'exige le gradualisme.

Écoutons Stephen Jay Gould, l'un des plus grands paléontologues actuels : "L'extrême rareté des formes fossiles transitoires reste le secret professionnel de la paléontologie. Les arbres généalogiques des lignées de l'évolution qui ornent nos manuels n'ont de données qu'aux extrémités et aux noeuds de leurs branches ; le reste est constitué de déductions, certes plausibles, mais qu'aucun fossile ne vient confirmer.

L'histoire de la plupart des espèces fossiles présente deux caractéristiques particulièrement incompatibles avec le gradualisme :

1) La stabilité : la plupart des espèces ne présentent aucun changement directionnel pendant toute la durée de leur vie sur Terre. Les premiers fossiles que l'on possède ressemblent beaucoup aux derniers.

2) L'apparition soudaine : dans une zone donnée, une espèce n'apparaît pas progressivement à la suite de la transformation régulière de ses ancêtres; elle surgit d'un seul coup et complètement formée." (Le Pouce du panda, pp. 175-176) .

Gould se dit encore darwinien car si l'évolution est non-graduelle, elle se déroule toujours par hasard, selon lui. Mais, si l'on peut imaginer que, dans la lignée des ancêtres de l'homme, un quadrupède se transforme en bipède en une seule génération par une modification des gènes régulateurs du bassin, il est difficile de penser que cela puisse se produire par hasard, étant donné qu'il faut aussi que se modifie simultanément la zone du cerveau qui régule l'équilibre de la locomotion, comme l'a montré le Prix Nobel sir John Eccles. Richard

Dawkins, grand défenseur du gradualisme orthodoxe, montre bien (dans L'Horloger aveugle) qu'aucun changement non-graduel d'une certaine importance ne peut se dérouler par hasard. Comme il a posé au départ de son raisonnement qu'il ne pouvait exister rien d'autre que le hasard, il en conclut que Gould se trompe.

Ainsi nous avons deux écoles darwiniennes. L'une, gradualiste, a une théorie pourvue d'une cohérence interne mais n'est pas cohérente avec les faits. L'autre, non-gradualiste, est cohérente avec les faits mais n'a pas de cohérence interne.

C'est dire l'importance des travaux d'Anne Dambricourt-Malassé (parus dans La Recherche d'avril 1996). En analysant la structure des crânes des ancêtres de l'homme sur soixante millions d'années, elle montre qu'il y a à la fois non-gradualisme et non-hasard. Pour des raisons d'ordre embryologique on passe sans intermédiaire possible d'un plan d'organisation à un autre. La notion d'espèce retrouve donc une réalité (et donc la protection des espèces un sens !). Mais surtout elle montre qu'il y a dans cette évolution un "déterminisme interne reproductible", un processus qui se répète étape après étape, et qui se joue des modifications de l'environnement, de la sélection naturelle, des mutations aléatoires. Ainsi notre propre apparition ne serait pas contingente. Nous serions apparus, peut-être un peu plus tôt ou un plus tard, même si l'évolution avait été différente ! C'est là une découverte qui bouleverse tous les concepts établis dans ce domaine et qui nous montre qu'en biologie de l'évolution aussi, la quête d'un sens caché derrière les faits scientifiques n'est plus à priori absurde.

De même qu'un Richard Dawkins ne puisse même pas imaginer qu'il existe autre chose que le hasard qui agisse sur l'évolution, les neurologues pensent que la conscience est réductible à l'activité neuronale du cerveau, car il ne peut rien exister d'autre. C'est pour cela que Jean Pierre Changeux affirme : "L'homme n'a plus rien à faire de l'esprit, il lui suffit d'être un homme neuronal", et que, selon lui, "l'identité entre un état mental et un état neuronal s'impose en toute légitimité".

Mais, là aussi, nous disposons de faits qui viennent contrecarrer cette vision réductionniste. Benjamin Libet, de l'université d'État de Californie, a réalisé de nombreuses expériences mettant en lumière les indices cérébraux de la conscience. Sa conclusion est que la relation entre l'expérience subjective, éprouvée par le patient, et l'activité neuronale n'est pas déductible à priori de l'observation physique. Selon lui, une connaissance complète des événements neuronaux ne permet pas en soi de décrire ou de prédire l'activité mentale à laquelle ils sont associés.

La plus célèbre expérience de Libet montre qu'un délai de cinq cents millisecondes est nécessaire pour que notre conscience perçoive une stimulation. En effet, si l'on intervient sur la zone adéquate du cerveau pendant ce délai, le sujet ne sera jamais conscient de la stimulation qu'il a reçue. Mais, en temps normal (lorsqu'il n'y a pas d'intervention), le sujet est conscient de la piqûre au bout de vingt-cinq millisecondes et non de cinq cents! C'est-à- dire au début du processus de traitement de l'information par le cerveau ! Y a-t-il un processus d'antédatage de la perception, comme le pense Libet ? La conscience peut-elle remonter le temps ? Dans tous les cas, ce que cette expérience prouve de façon éclatante, c'est que le temps de la conscience n'est pas le temps des neurones.

Certes, tout ceci ne prouve pas l'existence de l'âme. D'ailleurs on ne peut pas prouver directement l'existence de l'âme. Si elle existe elle est d'un autre ordre que la matière, on ne peut ni la peser, ni la mesurer. Toute preuve ne pourra donc être qu'indirecte, par la démonstration qu'il manque quelque chose pour expliquer la conscience, même si l'on a une connaissance parfaite des mécanismes neuronaux. En montrant de façon spectaculaire qu'il n'y a pas identité entre certains états mentaux et les états neuronaux qui leur sont associés, les expériences de Libet constituent la pierre angulaire d'une nouvelle vision de la conscience en cours d'élaboration.

Libet est le premier à dire que le matérialisme est encore possible après ses expériences. Mais pas toutes les formes de matérialisme. Entre autres le matérialisme éliminationiste qui affirme, à l'image de notre rationaliste, que la question d'un esprit ou d'une âme indépendants de la matière ne peut même pas être posée, est lui-même... éliminé ! Comment tenir une telle position alors que l'on démontre que certaines activités mentales ne peuvent pas être décrites à partir des activités neuronales associées ? C'est pourquoi le philosophe Daniel Dennett, spécialiste des sciences cognitives et l'un des leaders du matérialisme outre-atlantique, a pu écrire au moment de la publication des premiers résultats de Libet que "si les expériences en question devaient être vérifiées, ce serait un jour sombre pour le matérialisme".

Selon Jean-François Lambert, qui a lui-même réalisé des expériences montrant qu'il n'y a pas identité entre un état neuronal et un état mental, l'esprit joue le même rôle sur le cerveau qu'un arbitre dans un match de football, il ne touche jamais le ballon (il n'intervient donc pas physiquement) mais exerce pourtant une influence déterminante sur le résultat du match. On ne peut donc le voir physiquement, mais il nous manquera toujours quelque chose pour comprendre ce qui se déroule sous nos yeux.

De ce parcours à travers les grands domaines que sont l'étude de la matière, de la vie, de la conscience, de l'univers, nous pouvons ici rapporter les indices d'une véritable révolution conceptuelle, sans équivalent depuis la révolution copernicienne. Partout nous retrouvons une profondeur du réel, des interrogations philosophiques, une quête de signification, que l'on avait pu croire un moment évacuées du champ de la conscience rationnelle.

Oui, il est possible de voir désormais le monde autrement. À une vision où l'homme n'est qu'une machine perfectionnée, où le hasard règne en maître, où l'univers ne saurait avoir de sens, se substitue peu à peu une vision où il y a une dimension intangible dans l'univers, qui échappe au temps, à l'espace, à l'énergie, à la matière, où il y a une dimension dans l'homme qui échappe à tout calcul, à toute représentation, et où la question de savoir si l'univers possède un sens, et un projet redevient une question scientifique, même si sa réponse reste en dehors du champ de la science.

VOIR LA RELIGION AUTREMENT

De même que la science aborde une troisième phase de son existence, où après une phase dominée par le côté magique et mystérieux du monde et une phase où tout paraissait explicable rationnellement à partir de notre niveau de réalité immergé dans le temps, l'espace, l'énergie et la matière, elle retrouve une certaine subtilité du réel sans renoncer aux acquis de la rationalité, de même la religion aborde elle aussi une troisième phase de son histoire.

D'abord ce fut, pendant des millénaires, la période littérale. On croyait littéralement ce que disaient les textes sacrés sur la création du monde, le sens de la vie, le devenir de l'homme après la mort. Tout était vrai puisque tout venait de Dieu ou d'un autre niveau de réalité. C'était l'époque où l'on calculait que le monde avait été créé en 4 000 av. J.-C. (un 27 octobre !).

Puis, de Copernic à nos jours, on a lentement découvert la fausseté de toutes ces interprétations littérales. Les textes sacrés sont alors apparus comme de simples mythes, ou au mieux comme des textes inspirés décrivant la nature de la condition humaine. Dans une telle vision, que partage l'aile la plus avancée des théologiens actuels, Dieu est en option. On peut toujours penser qu'il existe, mais il n'y a là aucune nécessité, toutes les religions, tous les textes sacrés peuvent être issus du génie humain et non d'une révélation divine. Beaucoup d'hommes d'Église adoptent consciemment ou inconsciemment une telle position, tout simplement parce qu'ils pensent qu'il n'y a pas d'autre position possible qui soit compatible avec nos connaissances actuelles.

Exactement comme Jean-Pierre Changeux pense que la conscience ne peut être que neuronale, ou comme Dawkins pense que seul le hasard peut agir sur l'évolution. Parce qu'ils ne peuvent simplement pas imaginer comment il pourrait en être autrement !

Mais voilà qu'une troisième phase se profile à l'horizon.

On peut définir ainsi la question essentielle concernant toutes les religions : soit

A) Toutes les religions ont été inventées par l'homme pour faire face à sa peur de la mort et de l'inconnu. L'homme désire être aimé, retrouver les êtres qui lui sont chers et qu'il a perdus, vivre éternellement hors de toute souffrance. C'est pourquoi tant de religions disent qu'il existe un Dieu qui nous aime et que nous pouvons connaître une vie éternelle dans la félicité en retrouvant en plus ceux que nous avons aimés sur Terre. Bien sûr tout cela est trop beau pour être vrai, il s'agit d'une projection de nos espoirs.

B) Toutes les religions contiennent des informations véritables sur la destinée de l'homme, le sens de sa vie et de l'existence de l'univers. Chaque religion est conditionnée par l'époque à laquelle elle est apparue et la société où elle s'est développée. Mais aucune religion n'est totalement humaine. Que ce soit par rêve, révélations, apparitions, intuitions (peu importe), toutes ont intégré des informations en provenance d'un autre niveau de réalité, des informations qui ne sont pas d'origine humaine, même si elles sont passées par le filtre que constituent des cerveaux et des langages humains, et qui concernent des questions fondamentales. Mais à cause du filtre, ces informations ne peuvent jamais exister sous une forme littérale, elles doivent être retrouvées derrière les apparences.

Le réductionnisme qui sévit dans notre civilisation fait que les philosophes et les théologiens sont largement déconnectés de l'évolution des sciences. Ainsi l'hypothèse B n'est la plupart du temps prise en considération que par une faible minorité d'entre eux. Mais nous qui avons vu le monde autrement, nous savons que l'on ne peut plus désormais balayer l'hypothèse B d'un revers de main ! Le plus étonnant c'est que non seulement des philosophes matérialistes mais aussi des théologiens réagissent avec fureur devant des tentatives visant à "solidifier" l'hypothèse B ; comme si ces derniers se contentaient d'un monde où Dieu serait en option !

Comment peut-on renforcer l'hypothèse B qui, si elle était confirmée, nous amènerait à une troisième phase de notre compréhension de la religion, après la phase "littérale" et la phase "mythique" ?

De même qu'en science nous avons traqué dans toutes les grandes disciplines scientifiques les indices de l'existence d'un autre niveau de réalité, d'une tout autre nature que celui où nous vivons, nous devons pour cela, dans l'analyse de toutes les grandes religions, traquer les indices d'un projet de Dieu pour l'homme, projet que l'homme pourrait, au moins en partie, retrouver et comprendre, mais de manière suffisamment subtile et difficile pour que soit toujours préservée une de ses libertés fondamentales, celle de pouvoir refuser de croire à l'existence d'un tel projet.

Notre propre expérience nous a montré que de tels indices étaient extraordinairement nombreux. Beaucoup plus nombreux que ne veulent généralement l'admettre les spécialistes -- pourtant croyants -- de ce domaine.

Car il y a une cohérence dans l'évolution des idées. Les sciences de la matière et de l'univers ont commencé leur évolution avant les sciences de la vie et de la conscience (Newton avait encore les médecins de Molière pour le soigner) et la religion n'a intégré cette évolution que bien après. Le même processus se déroule actuellement sous nos yeux (ce qui renforce la probabilité que l'évolution ici décrite soit bien réelle). Les sciences de la matière et de l'univers ont déjà développé une vision nouvelle, qui est encore très minoritaire dans les sciences de la Vie et de la conscience. Il est donc parfaitement normal que cette vision nouvelle soit encore simplement bourgeonnante dans le domaine de la religion.

Nous ne pouvons développer ici tous ces indices. L'idée générale qui ressort de leur étude, c'est l'existence d'une cohérence dans la façon dont les religions révèlent à l'homme des informations essentielles. Une espèce de cascade dont on trouve un exemple dans le fait que les Égyptiens avaient une religion polythéiste pour le peuple mais que des textes connus à l'époque des seuls grands prêtres, affirmaient l'existence d'un Dieu créateur unique. Puis le judaïsme fit connaître à tout le peuple l'idée d'un Dieu unique. Mais on peut voir dans la Genèse l'indication de l'existence de la Trinité... concept que le christianisme fera à son tour "descendre" au niveau du peuple, et qu'il aurait été absurde de "révéler" au peuple hébreu (qui avait déjà assez de mal à l'époque à accepter l'idée d'un Dieu unique !) .

(...)

Une autre caractéristique de cette "phase trois" dans laquelle la religion commence à son tour à rentrer, c'est la tolérance.

Tant que l'on en était au stade "littéral" on était logiquement amené à penser que l'on avait raison à 100 % puisque les textes que l'on révérait étaient la parole exacte de Dieu. Et donc que les autres étaient stupides de ne pas le reconnaître, d'où les guerres de religion contre les "infidèles". Une fois que l'on a compris que les révélations ne sont jamais à prendre à 100 % pour argent comptant mais sont des "vecteurs" nous permettant de retrouver les indices que Dieu laisse à ceux qui veulent le chercher, tout fanatisme est impossible.

Nous sommes en effet dans la situation suivante: les religions sont comme des trous de serrures, situés dans des portes qui donnent toutes sur la même pièce. Chaque trou de serrure offre une vision différente de l'intérieur de la pièce, même si elle recoupe partiellement la vision que l'on obtient par d'autres trous. Et même la réunion de tous les trous de serrures ne permet pas de voir tout l'intérieur de la pièce.

Ce modèle, qui fournit les bases d'un véritable oecuménisme -- car il n'est plus possible de se battre pour des différences d'angle de vue -- ne signifie en aucune façon que toutes les religions se valent. Chacun est libre de penser que son "trou de serrure" est celui qui donne la meilleure vision; mais personne ne peut prétendre l'imposer aux autres, sous le prétexte qu'il permettrait de voir tout l'intérieur de la pièce. Un des grands résultats de l'esprit humain, le "théorème de Gödel", confirme cela. Il démontre que "tout système formel contient une proposition indécidable", c'est-à-dire qu'aucun système formel ne peut être à la fois complet et cohérent, ne peut contenir sa propre logique. Or, bien qu'elle ne soit pas un système mathématique, une religion est bien un "système formel", c'est-à-dire qu'elle repose sur des axiomes que l'on peut énumérer. Et elle prétend être cohérente et répondre à toutes les questions fondamentales. Retrouvant les intuitions de la théologie apophatique (la théologie négative, qui nous dit ce que Dieu n'est pas et non ce qu'il est), le théorème de Gödel nous dit que le temps d'une religion prétendant avoir totalement raison en tout est terminé, ce qui ouvre la voie au concept de "théologie de l'humilité" défendu par Sir John Templeton.

Certes, il y a encore peu d'exemples de travaux allant dans ce sens. On pourrait citer des précurseurs comme d'Eckarthausen, René Guénon, Valentin Tomberg. Mais il y a chez les catholiques un ouvrage qui, s'il ne représente qu'une ébauche de ce que sera sans doute une "théologie de phase trois", paraît déjà avoir plusieurs années d'avance. Il s'agit de "Christ et karma. La réconciliation ?" du père François Brune (aux Éditions Dangles). L'auteur a intégré la physique quantique et l'hologramme comme les intuitions des Pères de l'Église, il n'est ni intégriste, ni progressiste, il défend les fondements de la foi chrétienne tout en marquant son respect des autres traditions et en n'hésitant pas à critiquer sévèrement certains enseignements de l'Église.

Bref, si tout ou presque tout reste à faire dans le domaine d'une "théologie de phase trois", ce travail montre que les choses commencent à bouger.

VOIR L'ECONOMIE AUTREMENT

En science nous sommes passés par un stade magique où l'homme ne pouvait expliquer les phénomènes qu'il constatait, puis par un stade de la complétude où l'homme croyait pouvoir tout expliquer avant de nous diriger vers le stade du "réel voilé" (selon l'expression de Bernard d'Espagnat), où l'homme pourra toujours connaître de mieux en mieux son environnement (le réel proche), mais où par essence même une partie de ce qui est lui restera inaccessible car non située dans le temps, l'espace, la matière...

En religion nous avons vu qu'une "phase trois" se profilait à l'horizon après la phase "littérale" et la phase "mythique" .

En économie aussi nous pouvons distinguer trois phases : celle du travail manuel, où la force reposait sur le nombre de bras que l'on pouvait mobiliser (esclaves ou serviteurs), et qui a correspondu à la phase "magique" en science et à la phase "littérale" en religion. Celle du travail mécanique, où la force reposait sur les machines-outils et l'énergie, et qui a clairement correspondu jusqu'à cette fin de siècle à la phase de la complétude en science et à celle du mythe en religion.

Comme par hasard (mais nous allons voir, cela n'en est pas un, car tout se tient !) nous entrons également dans une troisième phase en économie. Une phase dominée par l'immatériel, la communication, l'information, mais aussi par le retour des préoccupations éthiques, de la préeminence de l'être sur l'avoir, par une révolution de l'intelligence pour reprendre le titre d'un rapport de André Yves Portnoff pour le Ministère de la Recherche.

Si ces trois évolutions sont coordonnées c'est qu'il y a derrière un lien qui les fédère : le concept de vision du monde. Toute société, quelle qu'elle soit, fait dépendre son organisation, sa façon de produire, de consommer, ses rapports avec la nature, avec les autres, de la vision du Monde qui domine dans cette société.

Le taylorisme et toute l'organisation du travail qui a prévalu au XXe siècle dans la société occidentale découle en droite ligne de la vision du monde diffusée par la science "classique" : le monde était une grande mécanique déterministe avec des particules et des lois régissant leur interaction, l'entreprise doit donc se calquer sur ce qui "marche", elle doit être une grande mécanique où les hommes seront les particules élémentaires dont les "interactions" seront réglées par des procédures. Le quantitatif va régner en maître, taux de profit, PNB, etc. seront les indicateurs du "bien-être" de la société. Même l'idée d'organigramme (mettre les hommes dans des "cases") est impensable sans la démarche réductionniste. Cette conception de l'économie dont on voit aujourd'hui les effets pervers (on peut avoir un très bon taux de croissance accompagné par une croissance tout aussi forte du "mal être" de la population : stress, pollution, etc.) est parfaitement logique dans le cadre d'une science en "phase deux", celle qui pense que tout est maîtrisable, calculable, que l'homme peut comprendre en totalité l'univers qui l'entoure et donc le contrôler ensuite à sa guise. Mais la nouvelle science nous dit qu'il y a une dimension intangible dans l'univers, une incomplétude radicale dans notre façon de l'appréhender, que l'homme n'est pas une machine, que la quête du sens... retrouve un sens, que le règne du quantitatif pur est terminé.

Il n'est donc pas étonnant que l'on voie dans le domaine du management se développer des conceptions remettant en cause le fonctionnement hiérarchique classique, la circulation linéaire de l'information, la communication basée sur les seuls avantages quantitatifs du produit au profit d'une structure en réseau, de la volonté de donner un sens à l'activité de l'entreprise, de la prise en compte d'un intangible qui donne parfois à une entreprise une force bien plus grande que tous les ratios quantitatifs peuvent le laisser penser. (Il y a 10 ans les spécialistes prévoyaient déjà la fin rapide d'Apple à partir des mêmes ratios, si cette entreprise a pu survivre c'est justement à cause du lien intangible qu'elle a créé entre elle, ses salariés et les consommateurs.)

Ce n'est pas ici le lieu de développer cela. Il est juste très important de savoir que cette nouvelle approche de l'économie, qui bouleverse complètement la conception que l'on peut avoir de l'entreprise, n'est nullement verbale et que des dizaines d'entreprises l'appliquent déjà de par le monde.

Lors d'un colloque organisé par l'association "Utopies" en janvier 1996, le public français a pu découvrir des entreprises ayant sauvé des milliers d'emplois et ayant contribué à changer la vie de leurs salariés en appliquant des méthodes basées sur la délégation, la stimulation de la créativité, le respect de l'homme et de l'environnement, le développement d'une véritable éthique.

Les glaces Ben et Jerry, entreprise créée par deux chômeurs sans formation, achètent leur lait 20 % plus cher à de petits fermiers du Vermont, pour être sûrs qu'il soit sans hormones, leurs usines sont implantées dans des quartiers défavorisés, leurs salariés peuvent s'occuper de causes humanitaires sur leur temps de travail, il n'y a pas de publicité pour la marque, tout se fait par le bouche à oreille ou lors d'organisations d'événements. (Des concerts qui permettent de vendre des glaces !) Lorsqu'ils ont eu besoin de capitaux, les fondateurs, plutôt que d'entrer en Bourse, ont proposé à chaque famille du Vermont d'acheter une action pour que l'entrepris ne perde pas son indépendance... et ça a marché ! Ils ont pour devise : "si ce n'est pas drôle on ne le fait pas.... même si ça doit rapporter beaucoup d'argent". Avec des principes pareils on peut penser qu'ils n'iront pas loin dans la jungle économique. Eh bien Ben et Jerry vient de prendre la première place sur la marché américain des crèmes glacées, le plus grand du monde !

Les études récentes montrent que le public veut donner un sens à ses actes d'achat et peut payer un produit plus cher s'il est sûr que le produit en question soutient avec sincérité une cause. Aux États Unis des ouvrage comme "Le guide des achats pour un monde meilleur" explique comment sont fabriqués les produits de consommation courante, et décerne "des indices d'éthique" (Ben et Jerry sont premiers). Il tire à plusieurs millions d'exemplaires et exerce une influence grandissante sur le choix des consommateurs.

En France les magasins Nature et Découvertes veulent aider le public, surtout les jeunes, à redécouvrir la nature. Ils organisent des sorties sur le terrain en petits groupes qui concernent chaque année des milliers de personnes, ils consacrent 10 % de leurs bénéfices à des projets de protection de la nature. Implantés la plupart du temps au coeur des cités les plus bétonnées, ces magasins sont des "attachés de presse" pour la protection de la nature souvent plus efficaces que les mouvements écologiques, par la sensibilisation du public qu'ils arrivent à obtenir. Et tout cela sans bruit, sans publicité !

On objectera peut-être que ces entreprises gagnent de l'argent. Mais justement ! L'erreur de certains utopistes a été de croire que l'on pouvait se passer de profit. Dans la nouvelle vision de l'entreprise, le profit est aussi nécessaire que la respiration pour un être humain. Seulement personne n'a pour but dans la vie... de respirer, même si tout le monde le fait. Ainsi le but de l'entreprise c'est la pérennité et non le profit à court terme. (Ben et Jerry, Nature et Découvertes, les vêtements Patagonia ont refusé des offres qui leur auraient permis de gagner beaucoup plus d'argent mais qui auraient détruit leur spécificité, cet "intangible" qui fait leur succès.

Savoir freiner sa croissance devient le problème n° 1 pour de telles entreprises ! Et pour cela elle se doit d'avoir un rôle social, une dimension éthique et non plus seulement un rôle de création de richesses, comme l'ont cru les théories aussi bien marxistes que capitalistes au XXe siècle. Ce nouveau mouvement n'a rien à voir ni avec l'autogestion (il y a une vraie direction qui prend des décisions), ni avec le paternalisme (où il y avait un rôle social mais où le pouvoir était monolithique et le fonctionnement totalement hiérarchique). La nouvelle approche de l'économie qui se manifeste dans ces entreprises est située exactement entre les deux : ni trop de concertation, ni trop peu. L'efficacité économique qu'elle manifeste et l'adhésion du public qu'elle emporte, permet d'espérer qu'elle puisse contribuer à réduire la crise actuelle.

Nous voyons ainsi que la révolution conceptuelle que nous sommes en train de vivre a des conséquences dans tous les grands domaines : scientifiques et techniques, philosophiques et métaphysiques, sociaux et économiques.

LE REENCHANTEMENT DU MONDE

Devant nous se dresse une fresque immense, nous ne l'avons ici qu'à peine ébauchée. Elle ressemble à un inventaire à la Prévert. Elle regroupe en effet des expériences de physique et de neurologie, des mécanismes de l'évolution, un théorème de mathématiques, des textes en provenance de tous les continents, des analyses encore considérées comme gnostiques ou ésotériques par beaucoup, des nouvelles pratiques de management et de communication.

Comment un homme sain d'esprit et nourri au lait du rationnalisme réductioniste, n'aurait-il pas un haut-le-coeur en voyant mis côte à côte le psaume 22 et les magasins Nature et Découvertes, la physique quantique et Abraham, le théorème de Gödel et les glaces de Ben et Jerry, les expériences de Libet et des textes égyptiens !?? Comment ceux qui refusent la "simple" hypothèse scientifique que nous avons présentée, ceux qui refusent encore la réalité de la révolution post-copernicienne que nous sommes en train de vivre, pourront-ils accepter une synthèse encore bien plus vaste ?

Pourtant la démarche présentée ici constitue l'exemple d'une démarche systémique, approche dont la pertinence est de plus en plus reconnue, à l'image de travaux comme ceux d'Ervin Laszlo.

Pourtant ceux qui se donneront la peine d'étudier les trois domaines que nous n'avons fait jusqu'ici qu'effleurer, pourront vérifier qu'il est bel et bien possible de voir le monde autrement, de voir la religion autrement, de voir l'économie autrement, et que ces trois regards convergent, et que de leur convergence naît le plus grand espoir (probablement le seul espoir) de répondre à l'inquiétude de Saint-Exupéry, et de fonder un humanisme véritable qui, retrouvant (mais de façon beaucoup plus subtile, et non dogmatique) la transcendance, permette de surmonter le désenchantement du monde, la philosophie de l'absurde, de rétablir les liens qui unissaient les hommes à l'univers et les hommes entre eux.

Mais nous ne devons pas nous leurrer. Notre destin n'est pas écrit. Bien qu'elle ait la possibilité de devenir un grand incendie qui embrase le coeur des hommes, cette grande espérance n'est encore qu'une petite flamme vacillante qu'un souffle peut éteindre. Nous sommes engagés dans une course de vitesse entre notre chute vers le néant où nous entraîne la "phase deux", celle d'un homme-robot dans un univers vide de sens, et l'espérance qui émerge de la "phase trois".

Ce qu'il faut dire aux hommes en cette fin de XXe siècle c'est que cette espérance existe et qu'il ne tient qu'à eux qu'elle devienne réalité.

Jean Staune