Utopie monétaire ?:
Le crédit socialisé, la doctrine économique créditiste.

(A-J Holbecq, d'après Louis Even)

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La doctrine économique "créditiste" semble avoir été inventée par un anglais, le Major Clifford Hugh Douglas (1879 – 1952). Elle fut reprise et diffusée par le canadien-français Louis Even dans son livre "Sous le signe de l'abondance" (et de nombreuses conférences jusqu'en 1970), à partir des  années 1935.

La doctrine créditiste propose plusieurs pistes pour améliorer le système économique. Mais toutes ces pistes partent des constats suivants.

1 - Le PIB ( produit intérieur brut – note 1) censé représenter la richesse des Etats est un mauvais critère d'analyse. Les dégâts dus à la tempête de fin1999 vont considérablement augmenter le PIB 2000, car il y aura une forte activité pour reboiser et reconstruire. Peut-on dire pour autant que la France soit plus riche? De toute façon une augmentation de PIB de 3% annuel (croissance quantitative), cela fait 1000% au bout de 100 ans. Est-ce écologiquement supportable? Certainement pas! Il faut donc remplacer la croissance quantitative par une croissance qualitative.
Les créditistes préconisent donc une autre méthode de calcul de l'augmentation de la valeur d'un pays et donc de la richesse par habitant. Ceci n'empêche nullement de garder parallèlement l'indicateur PIB.

2 - Les banques privées créent de la monnaie par un simple jeu d'écriture (note 2). Elles se sont arrogé ce droit au fil des accords historiques qu'elles ont su prendre. Alors que l'Etat a abandonné ce droit, a emprunté auprès de ces prêteurs privés et qu'il doit maintenant rembourser les intérêts de la dette (lesquels représentent en France 450000 F par minute).

Savez-vous que le remboursement des seuls intérêts de la dette représente 75% de l'impôt sur le revenu en 1999 ? (note 3)
Evidemment cette monnaie est détruite lorsque le crédit est remboursé, mais les banques et les établissements financiers ne crée pas la monnaie nécessaire au remboursement des intérêts Comme cette monnaie n'est pas crée, elle ne peut être extraite que d'un nouvel emprunt ou des faillites… ce qui fait que le Crédit Agricole (pourtant mutualiste) est devenu le plus grand propriétaire foncier en France.

Alors, que proposent les créditistes ?

1 – Une autre comptabilité que le PIB.
Un pays s'enrichit lorsqu'il augmente ses moyens de production, que l'on peut appeler "biens de capital" (machines, outils, réseau de communication, hôpitaux, écoles, etc,) et lorsqu'il produit des biens de consommation.
Un pays s'enrichit lorsqu'il importe des biens de l'extérieur; je dis bien "importe", car il ne s'agit pas de mélanger les biens symboliques (l'argent, qui servira à payer ces importations) et les biens réels (matières premières, produits agricoles ou produits manufacturés).

Un pays s'appauvrit lorsqu'il y a destruction (naturelles ou artificielles) et usure des moyens de production (dépréciation du capital)
Un pays s'appauvrit lorsque les biens sont consommés (les aliments mangés, les habits usés ne sont plus disponibles).
Un pays s'appauvrit quand il exporte des biens, car ceux-ci sortent de ce pays.

Supposons que pour une année, les relevés donnent:

Production de biens de capital: 3 000 MdF
Production de biens consommables: 6 000 MdF
Importations: 1 000 MdF
Total des enrichissements:  10 000 MdF

                    Et d'autre part:

Dépréciation du capital:   1 000 MdF
Consommation: 5 000 MdF
Exportations: 2 000 MdF
Total des appauvrissements:      8 000 MdF

Donc: pendant que le pays s'enrichissait (nous parlons toujours en "biens réels") de 10 000 MdF, il s'appauvrissait (en usant, cédant, consommant) de 8 000 MdF.

==> Le coût réel de la production des 10000 MdF est de 8000 MdF. Le pays, c'est à dire tous ses habitants, s'est enrichi de 2000 MdF

Puisque la consommation de "8 000" a permis la production de "10 000", les producteurs - consommateurs du pays doivent pouvoir acheter "10 000" avec "8 000".

Dans tous les cas le prix payé par le consommateur doit être la fraction du prix marqué exprimée par le rapport de la consommation totale à la production totale. Autrement la production n'est que partiellement accessible aux consommateurs pour laquelle elle est pourtant faite. Le prix juste = prix décidé par le producteur x (consommation / production)

Mais le commerçant ou producteur, doit, lui, pouvoir vendre à 10 000.
Comment sortir de ce dilemme?

En fait il y a trois solutions:

1 - Chaque achat (facturé) donnerait lieu l'année suivante, lorsque les comptes de la Nation auront été réalisés, a un remboursement (escompte national), de 2/10° (soit 20%), au consommateur.

2 - Chaque vente facturée donne droit au vendeur d'un remboursement de 20%.

Ces deux solutions sont lourdes à mettre en application et nécessitent une comptabilité importante. La troisième solution est plus simple, plus juste.

3 ==> Il s'agit simplement de redistribuer à part égale à tous les citoyens (à partir de la naissance) le montant de l'enrichissement (nous entrons là dans un concept très proche du Revenu Citoyen). Si une année il existait une perte, le montant serait réparti en un impôt, également à part égale.

Ce système de redistribution passe par la création d'un "Office de Crédit National" (mais n'importe quel autre nom ferait l'affaire!) qui aurait plusieurs rôles.

2 - L'Office de Crédit National (O.N.C.).

a - Tenir les comptes de la nation suivant la comptabilité proposée.
b – Distribuer le pouvoir d'achat vu précédemment, rapport de la consommation/production.
c – Créer le Crédit Socialisé.

Nous ne rentrerons pas dans le détail du point "a" .

Pour les points "b" et "c" se pose immédiatement la question: "mais d'où vient l'argent ?". Voyons d'abord ce qu'est "le crédit".

2.1 – Le crédit

L'idée de crédit est synonyme de confiance. L'objet de la confiance peut être varié. Dans le sujet qui nous intéresse ici, si je suis commerçant et que je vends à un client qui me promet de me payer dans trois mois, ma confiance porte sur la future capacité à payer de mon client. Je lui fais crédit.

Les créditistes distinguent entre le crédit réel et le crédit financier.

Le crédit réel (biens réels) d'un médecin est sa capacité à soigner. Le crédit réel d'un pays est sa capacité à produire et à livrer les biens au moment et au lieu où ils sont requis pour satisfaire les besoins de ses habitants. Ce crédit réel grandit avec la capacité productive du pays qui est la richesse du pays exprimé en biens et services. ==> Le crédit réel porte sur les biens.

Le crédit financier (bien symbolique) c'est le crédit fait par un prêteur à un emprunteur, avec la confiance d'être remboursé à terme. Le crédit financier d'un pays est la richesse d'un pays exprimé en monnaie. Le crédit financier est la capacité à fournir l'argent au moment et au lieu où il est requis. ==> Le crédit financier porte sur l'argent.

Tout prêt par les banques est basé sur du crédit réel. La capacité de l'emprunteur à produire et livrer des biens vendables. Le prêt que fait une banque fait office d'argent, mais il s'agit d'argent scriptural, créé par la banque.
Il en est de même lorsque les banques prêtent à l'Etat. Il s'agit dans ce cas du "monnayage" (et nous devrions plutôt parler, comme Maurice Allais, prix Nobel d'Économie, de "faux-monnayage") du crédit réel du pays. Le mot "monnayage" signifie "la fabrication de la monnaie à partir d'un métal". Nous l'emploierons ici pour tout ce qui concerne la création de monnaie, qu'elle soit fiduciaire ou scripturale.

Le monnayage du crédit réel est nécessaire. Mais celui produit par les banques comporte un vice fondamental:
==> par un privilège inconcevable, elles monnayent le crédit réel des autres et se constituent propriétaires de l'argent ainsi créé, qu'elles prêtent avec intérêt, en les endettant, aux créateurs du crédit réel. (note 4)

Une activité quelconque, pour la création de laquelle un entrepreneur a obtenu un crédit d'une banque, rembourse ce crédit. Si son affaire "marche", elle augmentera la richesse privée de l'entrepreneur, mais aussi la richesse du pays. Le monnayeur privé (le banquier) qui prête l'argent (créé sur le crédit réel de l'emprunteur), force l'emprunteur à rapporter cet argent, qui disparaît lorsqu'il est remboursé,  mais aussi et surtout l'intérêt de cet argent. Il est injuste envers le créateur privé de richesses, mais il est aussi injuste envers toute la société dont il restreint les droits à la richesse produite et offerte ( particulièrement le poids des intérêts dans le prix des biens de consommation et le remboursement des intérets de la "dette publique")

==> Les créditistes demandent donc le monnayage national (par la Nation) du crédit réel, et non plus par les banques privées, que ce crédit réel soit produit par l'entreprise publique ou par l'entreprise privée.

2.2 – Mais d'où vient l'argent ?

Car il faut bien enfin répondre à cette question "mais d'où vient l'argent?"

La création de monnaie nationale doit être le fait de la nation, pas des banques privées.

C'est l'Office National du Crédit qui donnerait l'accord de création de monnaie ou la créerait lui-même, à mesure de l'augmentation du crédit réel. Cette création monétaire est actuellement tenu par les Banques Centrales, qui n'ont aucune obligation vis à vis des États (La Federal Bank américaine est une société privée, la Banque Centrale est une réunion des banquiers privés).

Comme les banques, l'O.N.C. inscrirait simplement la monnaie ainsi créée au crédit de la nation. C'est sur ce crédit national que seraient tirés les chèques ou crédités les comptes bancaires de tous les citoyens pour distribuer le dividende national calculé sur l'enrichissement de la nation dont nous parlions précédemment. Bien évidemment, ces chèques, garantis par la nation, ne pourraient qu'être acceptés par les banques privées, comme les chèques de n'importe quelle banque.

Mais cette création de monnaie doit être conforme aux faits de la production et aux besoins de consommation. Toute augmentation de richesse réelle augmente la possibilité de création de monnaie, et toute destruction la réduit.  La monnaie ne doit disparaître que si sa base en biens réels disparaît.

La comptabilité se rapporte à des faits réels. L'argent qui naît d'après cette comptabilité est seulement une conséquence de la production et de la consommation, au contraire du crédit bancaire où l'argent gouverne la production et la consommation.

2.3 – le crédit socialisé (ou crédit social).

La conséquence de ce qui précède est que l'O.N.C., peut, comme toute banque privée, créer du crédit lorsque le besoin s'en fait sentir (chômage par exemple), afin d'alimenter la croissance de production de biens réels (que ce soit des biens d'équipement, des services supplémentaires ou des biens de consommation nécessaires).
Mais la différence est qu'il créera ce crédit, lequel procurera de l'activité supplémentaire à toute la nation (car l'argent est un flux qui circule et irrigue), sous forme de prêts sans intérêt. Pourquoi demander un intérêt sur une simple création monétaire scripturale ne demandant que deux lignes d'écriture sur un bilan? Lorsque le prêt est remboursé, la dette disparaît, mais le bien réel qu'il a permis de construire est, lui, bel et bien présent. C'est aussi simple que cela.
Si le prêt n'est pas remboursé, la nation devient propriétaire du bien créé, le bilan est toujours exact. On peut bien sûr imaginer des adaptations, par exemple: L'emprunteur paye un "intérêt" (le mot n'est plus juste dans ce cas, il vaudrait mieux parler de "pénalité remboursable"), lequel vient en déduction de son remboursement global si les mensualités ou annuités ont été réglé suivant le contrat de prêt.

3 - Le créditiste est-il contre le prêt avec intérêt ?
Il ne faut-il pas confondre intérêts et dividendes. Si l'argent ne grossit pas par lui-même, il y a des choses que l'argent permet d'acheter et qui produisent logiquement des développements. Mais cela ne se produit pas sans travail.
Si un ami a besoin de 100 pour créer une activité et que la production de cette activité se revende 200, il a créé 100 de richesses nouvelles, qui sont le fruit et de son travail et du capital que je lui ai avancé. Il est normal que j'en retire des fruits, sous forme de dividendes.

Alors que l'intérêt bancaire n'est jamais qu'une "réclamation" faite par un établissement financier, en fonction du temps et indépendamment des résultats.

Les créditistes, et nous par la même occasion, disons donc: ==> l'argent peut réclamer des dividendes lorsqu'il y a des fruits. Autrement, non.

Néanmoins le prêt entre particuliers relève de la liberté individuelle et les intérêts, ici payés par l'emprunteur et transférés au prêteur, ne modifient en rien la masse monétaire.

Conclusion
Nous ne le répèterons jamais assez: il est immoral et économiquement néfaste que les banques privées puissent demander un intérêt sur les prêts d'argent qu'elles créent. Seul leur travail et leurs compétences de conseil, d'intermédiaire ou de garde doit pouvoir faire l'objet d'honoraires, et seulement d'honoraires.

Aujourd'hui, quand l'argent manque, les états, les régions et les municipalités ne peuvent faire effectuer les travaux urgents, indispensables ou seulement "confortables" demandés par la population, alors même que les machine, les matériaux et la main d'œuvre sont disponibles.
L'application des suggestions du Crédit socialisé changerait cela en redonnant à l'argent son rôle de simple serviteur, au sein d'un système de comptabilité, mais de comptabilité juste, conforme à la réalité. L'argent naît au fur et à mesure de la production et disparaît au fur et à mesure que les biens disparaissent. Sous ce régime, les dettes publiques seraient donc impensables.

Sur un autre registre, il est étonnant de voir qu'aussi bien les communistes que les socialistes ne remettent pas en cause le rôle fondamental de la création monétaire par les banques. Qu'ils auraient plutôt tendance à crier haro sur les dividendes, mais jamais sur le principe même des intérêts.

L'idée du crédit socialisé est une idée juste. La création monétaire par les nations elles-mêmes est une idée qui donne des boutons aux dirigeants des banques. Ceci n'est pas nouveau, nous pouvons méditer sur deux exemple:
1- Fin 1862, le Président des Etats du Nord, Abraham Lincoln, avait besoin de 449 Millions de dollars pour continuer la lutte contre les Etats du Sud. Devant la proposition des banques de les lui prêter à 30 % d'intérêt, Lincoln recourut à l'art I de la Constitution des USA. Il fit voter par le Congrès l'émission de 449 millions de dollars à dos vert (green-backs), non ponctionneurs d'intérêt..
Non seulement le Nord gagna la guerre de Sécession, mais l'Agriculture et l'Industrie nordistes se mirent immédiatement à prospérer. Le retour à la gratuité et à la suffisance monétaire avait permis cette rapide résurrection. Aussi, en 1864, lors de sa campagne de réélection, Lincoln annonça-t-il son intention de continuer à émettre la monnaie USA, au lieu de l'acheter à Londres.
Cela induisit une réponse du porte-parole des banquiers de la Cité de Londres, Sir Goschen, qui publia au début de 1865 un éditorial dont voici un extrait éblouissant de clarté: "Si cette malveillante politique financière (de Lincoln) devait perdurer pour de bon, alors ce gouvernement fournira sa propre monnaie sans frais. Il sera sans aucune dette. Il aura tout l'argent nécessaire pour mener son commerce. Il deviendra prospère à un niveau sans précédent dans toute l'histoire de la civilisation. Ce gouvernement doit être détruit ou il détruira toute monarchie sur ce globe." (in Lincoln Money Martyred Omni Publication - Palmsdale USA)
Comment ne pas admirer l'aspect prophétique de l'écrit d'un homme si bien placé: Lincoln fut assassiné le 14 avril 1865 !

2- Le 4 Juin 1963, Kennedy avait décrété l'ordre exécutif 11110 qui consistait à créer $4,292,893,815  de States Notes par le Trésor US destiné à remplacer à terme les Federal Notes de la Federal Reserve. En cela il rétablissait la Constitution qui interdisait au Congrès de déléguer le pouvoir de la création monétaire à des sociétés privés ce qui est le cas de la FED (Banque Centrale US). Kennedy fut assassiné le 22 novembre 1963, mais n’y voyez bien sûr aucune relation de cause à effet..


- note 1. P.I.B. : "Richesses" crées dans l'année sur le territoire national. Somme des branches d'activité, augmenté de la TVA et des droits de douane. 

- note 2 : Les banques ont le droit de créer environ 10 fois le montant des dépôts. Il est évident que lorsque la dette est remboursée l'argent "disparait". Mais pas les intêrets dus!

- note 3. En 1999 les recettes fiscales françaises de l'impôt sur le revenu étaient de 316 Milliards de Francs et les intérêts liés à l'endettement de l'Etat de 236 Milliards de Francs.

- note 4: Aussi inconcevable que cela paraisse. Lorsque vous déposez "1000" sur un compte, dans une banque, c'est bien une dette de la banque envers vous. Or, c'est sur sa propre dette que la banque va pouvoir créer de l'argent qu'elle prêtera, contre intéret, à des gens qui en ont besoin. Et sur l'ensemble des banques, votre dépot leur permettra de créer un montant supplémentaire de 9000. (Pour plus de précisions voir cette page)
La croissance d'une dette mérite également que l'on s'y intéresse: Si vous empruntez 100 F à 6%, et que vous ne puissiez rembourser ni le capital, ni les intérêts, votre dette s'élèvera à 1842 F au bout de 50 ans et à 5908 F au bout de 70 ans…. Mais vous n'aurez toujours que 100 F … comment donc rembourser?


A-J Holbecq
Président de YHAD-FRANCE