LIBERATION HUMAINE ET RELIGIONS
Religion et modernité

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 On tue décidément beaucoup au nom de dieu depuis quelque temps. Mais, dira-t-on, ne le fait-on pas depuis des siècles?… Il semble néanmoins que renaissent un peu partout dans le monde des tensions et des affrontements inter-religieux particulièrement vifs.

 Certes les représentants des religions diront que celles-ci ont bon dos en la matière. Elles ne seraient que des prétextes utilisés pour couvrir ou habiller des conflits d'ordre bien profane afin de les justifier, de les exalter, de les amplifier. La dispute ou la revendication d'un territoire, l'accès au pouvoir politique, le règlement de vieux conflits ethniques ne sont-elles pas en réalité les seules et vraies causes des violences perpétrées au nom de dieu ?

 C'est bien pourtant "au nom de dieu" que, durant des siècles, les groupes humains antagonistes d'origine religieuse différente ont  fini par s'étriper, même si ce dieu était proclamé unique, même et surtout, pourrait-on dire, si ces religions émanaient d'une même source "révélée", comme le sont les "religions du livre" (la Bible), le judaïsme, le christianisme et l'islam. Il n'y a de pires haines qu'entre des frères devenus ennemis.

 On peut se demander pourquoi. La réponse est inhérente aux religions elle-mêmes. Loin de n'être que la couverture de conflits qui en réalité ne seraient que "profanes", c'est au cœur même de la croyance que l'on doit chercher  les germes des oppositions séculaires entre les ressortissants de différentes religions.

 Comment en est-on arrivé là ? Comment se fait-il que des religions fondées sur des doctrines, pronant la paix, la justice, l'amour fraternel universel, en sont venues à distiller tant de haines et parfois à être le moteur de tant d'atrocités?…

 C'est que les trois grandes religions monothéistes, le judaïsme, le christianisme et l'islam, s'estiment pour chacune d'entre elles, détentrices et garantes d'une unique vérité, celle qui leur aurait été révélée en propre par Dieu lui-même. Une première source de conflit ne peut pas ne pas en découler. Si Dieu est unique tandis que chacune de ces trois religions se réclamant de ce même dieu s'affirme comme étant la seule qui soit en possession de l'unique vérité, il est bien évident que naîtront rapidement des conflits dès lors que les ressortissants de ces religions se disputeront tel pouvoir … ou même dès qu''ils se trouveront au seul contact les uns des autres !

 Un dieu unique a engendré une pensée unique, un seul modèle de développement, une seule morale, une seule culture, une civilisation unique. La croyance en un dieu unique ne peut que niveller les différences, écraser les autres religions, soumettre tous les humains.

 La prégnance dans l'inconscient collectif occidental d'une croyance en un dieu unique a engendré une conception totalisante de l'être humain. Une telle croyance semble être la principale cause chez les Occidentaux, de leur prétention totalitaire d'être les uniques détenteurs d'une vérité universelle sur l'homme. Et à ce titre, la religion chrétienne, longtemps dominante, issue du monothéisme juif, doit être considérée comme l'archétype de toutes les idéologies occidentales modernes, dans leur volonté de dire le vrai de tout à tous les hommes.

 Ce que n’avait pas réussi à faire le monothéisme religieux, conquérir le monde, le "monothéisme profane" est en train de le réaliser. Un nouveau dieu unique, le dieu argent, régente le monde entier et tient sous son implacable férule la quasi totalité des êtres humains. Ses grands prêtres ( Hauts fonctionnaires du FMI, de la Banque Mondiale, de l'OMC etc., tout dévoués au libéralisme voire à l'ultra-libéralisme économique considérés comme la seule voie de développement des peuples)  dictent leur loi à l’ensemble des nations. Ils en ont eux-mêmes inventé les termes et s’appliquent à faire en sorte qu’ils soient respectés partout. Sous peine d’exclusion de la communauté humaine, nationale et mondiale.

 Or, il apparaît que cette situation où l'homme en est réduit à se mettre au service des puissances de l'Argent pour survivre, amplifie et décuple l'importance du facteur religieux dans les conflits. C'est ainsi que depuis une vingtaine d'années, un certain "retour du religieux" se fait jour à l'échelle mondiale, soit dans les "pays riches" pour conjurer la dégradation matérialiste de vies consacrées presqu' exclusivement à la recherche de moyens pécuniers d'existence, soit dans les "pays pauvres" pour fustiger chez eux des régimes politiques les engageant de gré ou de force dans la voie du modèle de développement à l'"occidental".

 Ce que l'on a pu appeler "la mort des idéologies" semble donc avoir eu comme corrolaire "le retour du religieux". On peut le comprendre. La fin des grandes illusions en matière scientifique (la notion de progrès indéfini) et politique (la société "sans classe"), de celles qui devaient conduire l'humanité vers un avenir radieux et une société réconciliée a cédé la place au "désenchantement". L'homme s'est aperçu qu'il était resté nu, fragile, mortel. La proclamation de "la mort de dieu et de celle des pères", l'effondrement consécutif des grands systèmes de valeur qui donnaient un sens et une direction à la vie, ont laissés beaucoup d'individus désemparés et inquiets. Des théories scientifiques les plus assurées ont été battues en brèche par des facteurs irrationnels non maîtrisables.

 Pour la première fois de leur histoire, les hommes se savent les seuls responsables de leur avenir. Celui-ci sera ce qu'il en feront. Redoutable perspective, d'autant que la violence et la cruauté atteignaient en ce 20ème siècle des sommets paroxistiques.

 N'était-il pas dès lors tentant de  retourner vers les croyances d'antan qui apportaient le réconfort et donnaient un sens à la vie ? Pour endiguer la vague déferlante du matérialisme et du consumérisme, ne devait-on pas rejoindre les grandes voies de la vie spirituelle proposées par les religions. Soit pour s'abstraire au mieux des conditions de plus en plus déplorables et dures imposées par des structures socio-économiques inhumaines, soit pour instaurer des régimes inspirés directement des lois divines. La prolifération des sectes dans les pays dits "développés" d'une part, la tentative de création d'états religieux, soumis à la loi de dieu, dans des "pays en développement" d'autre part, en sont les exemples extrêmes. On sait les ravages que produisent les uns et les autres.

 Mais au fait, le choix est-il entre un retour ou une condamnation sans appel du passé ? S'agit-il d'envoyer simplement aux poubelles de l'Histoire ces religions qui, qu'on le veuille ou non, ont structuré la société et la mentalité occidentales? Ou ne s'agit-il pas plutôt transmettre au monde moderne certaines valeurs que ces religions ont véhiculées tant bien que mal au cours des siècles mais qu'elles sont aujourdhui incapables de proposer au monde, empêtrées qu'elles sont dans des mythes archaïques et des dogmes caducs ? 

 Et si ces religions semblent "avoir fait leur temps", si elles constitutent actuellement davantage des obstacles que des chemins vers la réalisation d"un monde plus juste et plus fraternel, ne faut-il pas pour autant recevoir et cultiver leur héritage spirituel qui, même s'il la plupart des religions l'ont souillé ou dilapidé, attend aujourd'hui des formes totalement nouvelles de réalisation : la construction d'une humanité pacifiée, le rejet de l'intolérance, la condamnation de la violence, la maîtrise mondiale d'une économie mise au service de l'homme et de tous les hommes, etc…, autant d'objectifs utopiques s'il en fut,… mais de ces utopies qui font l'Histoire et lui donnent un sens, que l'on pourrait appeler des "utopies opératoires" c'est dire qui mettent en mouvement et qui dynamisent les hommes pour la construction d'un monde plus "humain" ? 

En d'autres termes, n'est-il pas temps de "libérer le spirituel du religieux" comme l'humanisme doit être "libéré" de l'idéologie ?

C'est peu dire que le monde a besoin d'un sursaut "spirituel" et que les êtres humains sont assoiffés de "sens". Le tout est de savoir en déceler la source.  Dans une monde où la mondialisation d'une pensée unique a enfermé les hommes dans le cercle vicieux d'une économie  entièrement dévouée au "Dieu Argent", ce nouveau dieu unique auquel tout un chacun doit se soumettre, on peut légitimement se demander si la première urgence pour les croyants de toutes les religions ne serait pas d'abord de s'unir par delà leurs églises en vue de susciter un sursaut mondial face au libéralisme matérialiste croissant qui envahit le monde et écrase les hommes.

N'est-il pas temps pour les religions particulières de se fondre en ce que l'on pourrait appeler, faute de mieux, "une religion universelle de l'Homme", riche de tous les enseignements positifs des religions historiques dont l'audience s'amenuise de plus en plus et qui semblent vouées à une disparition progressive ? N'est-elle pas venue l'ère post-religieuse de l'humanité, fondée sur la liberté et l'autonomie de l'homme, succédant aux religions fondées sur des vérités dogmatiques et des mythes archaïques, empêtrées dans leurs dogmes mythologiques, et, pour reprendre les termes de Dostoïevski dans sa Légende du Grand Inquisiteur des Frères Karamazof,  basées sur "le mystère, sur le miracle et sur l'autorité".

  Une telle révolution ne peut pas naître au sein des hiérarchies religieuses en général, ou des clercs en particulier, eux qui ont fait de la religion leur fonds de commerce et leur moyen de subsistance. Elle ne saurait non plus naître au sein d'instances internationales conçues pour maintenir l'ordre établi des grandes puissances d'Argent. Sans illusion! Car d'une part, on sait que le changement commence d'abord en chacun de ses acteurs. Et d'autre part, ces nouveaux croyants construiront sans doute à leur tour de nouvelles institutions dont de nouveaux clercs seront de nouveau tentés de dire à tous le vrai de tout ... Mais peut-être feront-ils au moins eux aussi et à leur tour, franchir à l'humanité une nouvelle étape vers son âge adulte, l'âge de la rencontre, du partage et du don, de la réconciliation entre le spirituel et le politique, entre l'esprit et la matière, entre le dire et le faire, entre le vivant et son environnement naturel et ... lui éviteront-ils de s'anéantir ! L'humanité est en devenir. Pour la première fois de son histoire, elle se trouve affrontée au gigantesque défi de sa propre survie. Dépassant les clivages religieux d'un autre âge, n'est-il pas temps pour tous les hommes épris de justice et de liberté  d'unir leurs efforts pour inverser la course mortelle dans laquelle l'a jeté la nouvelle religion de l'Argent, ce nouveau dieu unique de ce siècle ?

A. MONJARDET - 05000 - CHATEAUVIEUX .
novembre 2000 
andre.monjardet@wanadoo.fr

Ancien prêtre catholique, ex dominicain, ex "prêtre-ouvrier", docteur en sociologie, diplômé de l'Ecole Nationale de la Santé publique. A ce dernier titre, il a dirigé plusieurs établissement médico-sociaux et se consacre actuellement à des travaux de réflexion et d'analyse concernant les problèmes de société.
Ayant quitté l'église catholique dans les années 70 après la publication de deux livres condamnés par l'église officielle, (parus aux éditions de l'Epi en 1967, "Autre Eglise, autre Foi"), il poursuit depuis quelques années une réflexion sur le phénomène religieux et le monde moderne. Il a publié en 1996, aux Editions Berg International, une "Autobiographie de Jésus de Nazareth", qui se présente comme une lecture post-religieuse et athée des origines du christianisme.
Il a participé à la rédaction d'un "Dictonnaire du mouvement ouvrier" paru aux Editions Universitaires.
Après avoir dénoncé le "Pouvoir Religieux", il a contesté le "Pouvoir Médical" dans un livre intitulé "Euthanasie et Pouvoir médical - vivre librement sa mort" , paru aux Editions de l'Harmattan en 1999 ; il y dénonce l'hyper médicalisation de la mort dans nos sociétés occidentales et l'hypocrise régnant dans la pratique de l'euthanasie. Il y revendique le "droit de mourir" comme ressortant de l'élémentaire liberté de la personne et non de la décision médicale.

André Monjardet est membre fondateur de YHAD.